La fin des années 1970 a été une période très particulière pour la sociologie de la culture française. Je vais me permettre de raconter ces moments de façon personnelle. J’étais alors en thèse à l’EHESS sous la direction de Raymonde Moulin au sein du Centre européen de sociologie historique, laboratoire dirigé par Raymond Aron. Ma thèse portait sur l’œuvre photographique de Lewis Carroll, et j’étais, de ce fait, insérée dans le petit groupe de doctorants et chercheurs qui travaillaient, au sein de ce laboratoire, sur les questions de culture et d’art – ce groupe donnera d’ailleurs naissance quelques années plus tard, en 1983, au Centre de sociologie des arts. Aujourd’hui où les livres de sciences sociales suscitent au mieux une attention courtoise, il est difficile d’imaginer l’incroyable événement médiatique qu’a constitué en 1979 la publication de La Distinction1. Bourdieu était très connu depuis ses travaux sur l’école avec Passeron, l’ouvrage était particulièrement innovant sur le plan iconographique et éditorial, et surtout il défendait une théorie du classement social par les classements culturels aussi radicale que l’avaient été les thèses sur la reproduction scolaire, soutenues quinze ans auparavant dans Les Héritiers.
Dans mon laboratoire, le succès de La Distinction n’est pas allé sans poser problème. Il y avait certes des conflits de personnes. La rupture avec Bourdieu en 1968 avait entraîné Aron à quitter le Centre de sociologie européenne pour créer son propre centre, emmenant avec lui plusieurs chercheurs dont une de ses anciennes thésardes, Raymonde Moulin. À la fin des années 1970, l’animosité entre ces deux laboratoires était moins vive – on peut renvoyer pour le rappel de ces conflits à la description qu’en fait Dominique Schnapper (Busino 2006) – mais elle n’était pas éteinte.
Il y avait aussi et surtout des conflits d’idées. Raymonde Moulin avait publié en 1971 dans la Revue française de sociologie un compte rendu très enthousiaste de La Culture du pauvre de Hoggart (1970a). C’est un ouvrage, écrit-elle, « qui renvoie dos à dos les stéréotypes, symétriques et complémentaires, de l’aristocratisme et du populisme » (Moulin 1971 : 257) et témoigne d’un « refus de l’ethnocentrisme de l’intellectuel qui, en tant que détenteur monopoliste de la définition de la culture, est porté à caractériser négativement, par la dépossession, les classes populaires » (258). On peut lire dans ces lignes un positionnement clair du côté des attaques à venir de Grignon et Passeron dans Le Savant et le Populaire à propos du traitement que fait Bourdieu dans La Distinction de « la culture du pauvre comme culture plus pauvre » : « Tout se passe comme si l’observateur, placé sur la pointe de la pyramide sociale, perdait son pouvoir de discernement à mesure que son regard plonge vers la base de celle-ci : la raréfaction de l’information pertinente va de pair avec l’indifférence aux variations et aux oppositions dont la connaissance permettrait seule de construire l’espace social des goûts populaires » (Grignon & Passeron 1989 : 115).
De fait, Raymonde Moulin et Jean-Claude Passeron étaient très proches. Passeron avait participé de près à la grande enquête nationale sur les artistes plasticiens du Centre de sociologie de l’art (Moulin, Passeron, Pasquier, Porto Vazquez 1985), puis co-organisé le colloque « Sociologie de l’art » en 1985 à la Vieille Charité à Marseille où il dirigeait désormais le SHADyC, et dont les actes ont été publiés l’année suivante (Moulin 1986). Mais surtout, il avait poursuivi, avec de nombreux textes et un colloque consacré à Hoggart (Passeron 1999) son travail de relecture et de diffusion de cette œuvre, créant une alternative forte à la domination intellectuelle des théories de La Distinction sur les débats en sociologie de la culture en France. La traduction de 33 Newport Street par Grignon en 1991 viendra compléter ces apports.
L’autre ouverture est venue d’Howard Becker. Pendant qu’il écrivait Les Mondes de l’art (Becker 1988), il avait lu les travaux de Raymonde Moulin sur le marché de l’art et lui avait écrit. Elle l’avait fait venir en France comme professeur invité à l’EHESS puis, à sa suite, avait invité d’autres chercheurs interactionnistes qui travaillaient sur des questions de culture, dont Fred Davis. Il y a donc eu dans ce centre, au début des années 1980, une ouverture sur des horizons intellectuels très différents des perspectives bourdieusiennes sur la culture. Je mesure, avec le recul, tout ce que cela m’a apporté de liberté : sans la double inspiration Hoggart/Becker je n’aurais jamais pu aborder avec la sérénité nécessaire un matériau comme celui des courriers de fans adressés aux vedettes d’une série de télévision bas de gamme (Pasquier 1989). Si j’avais regardé « de haut » ces courriers d’enfants issus des milieux populaires, j’y aurais certainement vu culture dégradée et mystification télévisuelle. Mais Hoggart m’avait appris à chercher ce qui fait sens par rapport à la vie de ceux qu’on étudie et Becker à traiter la télévision comme un objet de recherche tout aussi important que la culture cultivée.
Est-ce que Le Savant et le Populaire, et plus largement les travaux de Grignon et Passeron, permettent de résoudre les problèmes de tension entre misérabilisme et populisme qu’ils ont analysés ? Non, mais ils constituent une mise en garde de tous les instants, à bien des égards essentielle.
Je coordonne aujourd’hui une recherche sur l’appropriation d’Internet en milieu rural par des individus peu ou pas diplômés2. On sait en effet peu de choses sur la spécificité du rapport au numérique dans les milieux populaires. Il existe de nombreux travaux sur les classes populaires mais ils ne s’intéressent qu’à la marge aux pratiques de loisirs et de communication. Il existe aussi de nombreux travaux sur les usages du numérique mais, sauf rares exceptions, ils s’intéressent prioritairement aux usages innovants des jeunes urbains diplômés.
Cette recherche est directement inspirée par des problématiques hoggartiennes. Nous nous sommes éloignés des analyses en termes de manque et d’absence, pour partir au contraire du principe que l’appropriation de la culture ne peut « être dissociée des conditions sociales où elle s’accomplit et par là de l’ethos qui caractérise en propre un groupe social » (Passeron in Hoggart 1970a : 22). Dans un texte des années 1970, Hoggart s’est interrogé sur l’impact de deux innovations sur les foyers ouvriers : la télévision et l’automobile (Hoggart 1970b). La première a tout de suite exercé une fonction de rassemblement du groupe familial au sein du foyer, explique-t-il. L’automobile constituait a contrario une menace sur la cohésion familiale en permettant de connaître d’autres régions (areas) et d’autres styles de vie. Or, constate Hoggart, les ouvriers en ont un usage – dont se moquent souvent les classes moyennes et supérieures – qui leur permet de neutraliser son caractère potentiellement destructeur pour la vie familiale. Lorsqu’ils partent en voiture à la campagne ou au bord de la mer, ils n’en profitent pas toujours pour aller se baigner ou marcher, et restent tous ensemble dans leur voiture, avec de la nourriture, des journaux et la radio : ils font de l’automobile a mobile living room (Hoggart 1970b : 54). Il en va d’Internet comme il en va de l’automobile. A priori, c’est un outil qui permet, de façon individualisée, de poursuivre depuis chez soi, des échanges avec des interlocuteurs extérieurs au foyer et d’accéder à toutes sortes de contenus. C’est donc un outil menaçant pour la cohésion familiale. Mais si je prends l’exemple de la transformation des sociabilités familiales dans la partie de notre enquête consacrée à des femmes employées dans le secteur du service à la personne (aides soignantes, aides à domicile en milieu rural, auxiliaires de vie), on voit que les foyers populaires étudiés ont cherché à mettre en place plusieurs tactiques pour préserver l’unité du collectif familial : ces familles appliquent un principe de transparence sur les activités en ligne (entre parents et enfants, mais aussi au sein du couple), ils multiplient les appropriations collectives des outils (adresse mail commune aux deux conjoints par exemple) et maintiennent étanches les frontières entre vie privée et vie professionnelle (contrairement au brouillage de cette frontière, largement étudié dans le cas des cadres). Les nouveaux moyens de communication sont aussi exploités dans les relations familiales hors foyer : les textos avec les parents âgés se cumulent aux visites de face à face dans un double objectif de réassurance et de témoignage de la force du lien ; Facebook permet de garder le contact une ou deux fois par an avec des tantes ou des cousines que l’on ne voit plus assez pour avoir envie de leur téléphoner ; Skype offre des moments de présence à distance pour passer une soirée ou un dîner avec la famille restée dans le pays d’origine, etc. C’est en s’intéressant à ces détails de la vie de tous les jours que l’on peut comprendre les transformations introduites par Internet dans des foyers populaires, mais aussi, et peut-être surtout, les limites que les individus cherchent à mettre à ces transformations. Comme nous y invite Le Savant et le Populaire, c’est en renouant avec un impératif de description empirique fin, sensible aux variations et aux nuances, que peut s’esquisser une sociologie des classes populaires.

