Manart : une base de données sur les manifestes artistiques et littéraires au xxe siècle

Manart: A Database of Twentieth-Century Artistic and Literary Manifestos

Manart : una base de datos sobre las manifestaciones artística y literarias del siglo XX

Camille Bloomfield, Viviana Birolli, Mette Tjell et Audrey Ziane

Traduction(s) :
Manart: A Database of Twentieth-Century Artistic and Literary Manifestos

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Camille Bloomfield, Viviana Birolli, Mette Tjell et Audrey Ziane, « Manart : une base de données sur les manifestes artistiques et littéraires au xxe siècle », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 12 avril 2018, consulté le 17 décembre 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/233

Comment est né le projet de base de données ?

Le projet Manart est né en 2012 lors de la journée d’études « Le manifeste artistique. Un genre collectif à l’ère de la singularité » organisée à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Une première base regroupant des manifestes artistiques et littéraires produits au xxe siècle, en France et dans le monde, y avait été présentée par Camille Bloomfield. Peu après, l’équipe s’est constituée avec les deux organisatrices de la journée, Viviana Birolli et Mette Tjell, et l’une des intervenantes, Audrey Ziane, toutes travaillant déjà sur l’histoire et l’évolution du manifeste en art et en littérature.

Le projet a d’abord reçu un soutien de principe du centre Hubert de Phalèse (au sein du laboratoire Écritures de la modernité, Université Paris 3), spécialisé sur les rapports entre informatique et littérature, et du Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL, EHESS), laboratoire favorable à une approche sociologique du fait artistique et littéraire. Pendant trois ans, les quatre chercheuses impliquées dans le projet ont travaillé sans soutien financier institutionnel. C’est seulement en 2014 que le laboratoire d’excellence Création Arts Patrimoines (Labex CAP a accordé au projet un financement pour un an, qui a permis le développement informatique de la base et sa publication sur le site basemanart.com, grâce à l’aide de programmeurs et designers web.

Aujourd’hui, le projet est soutenu par le laboratoire Pléiade de l’Université Paris 13 (Villetaneuse), auquel est rattachée Camille Bloomfield, et par le projet fédératif « Délivrez-nous du livre » dans la même université. Dans ce cadre, il continue d’évoluer à la fois techniquement et scientifiquement, notamment par l’intermédiaire de l’Atelier Manart, un séminaire de recherche soutenu par le Campus Condorcet qui s’est déroulé de janvier à juin 2017 à Paris. Grâce à cet atelier et à la nature collaborative du site, le projet tend désormais à accueillir une communauté de chercheurs susceptibles d’enrichir la base en fonction de leur spécialité disciplinaire ou géographique.

La base Manart recense des manifestes produits au xxe siècle dans le monde, dans tous les domaines de la création : continuellement en expansion, la base comptait 725 manifestes au 1er avril 2017. Les informations à la fois descriptives et analytiques rassemblées dans la base autorisent désormais des questionnements qui contribuent à élargir et à nuancer les perspectives d’analyse du manifeste comme genre. Quelle part le manifeste fait-il à l’individu et au collectif ? A-t-il connu un « âge d’or », comme on le croit souvent ? Où produit-on le plus de manifestes ? Quels supports matériels ont été privilégiés par les artistes pour communiquer leurs programmes ?

Comment le corpus a-t-il été délimité ?

La question de la constitution du corpus a été aussi passionnante que complexe à résoudre. À la fois texte et geste, le manifeste est une forme qui se laisse difficilement circonscrire. Se limiter à une simple définition serait insuffisant, car cela présupposerait l’existence d’un idéal-type du manifeste – existence qui reste à prouver. Or, dans la mesure où il revendique une position nouvelle dans les arts, le manifeste est toujours conditionné par l’état du champ artistique à l’époque de sa publication et relève d’une grande variété de formes et de discours. Dès lors, comment systématiser un genre aussi fluctuant et « indiscipliné » ?

Pour être inclus dans la base, chaque document doit remplir au moins l’une des trois conditions suivantes : 1/ afficher une revendication explicite d’appartenance au genre du manifeste (« manifeste de… » ou « pour un… », etc.) ; 2/ correspondre à une définition générale du manifeste1 ; 3/ avoir été reçu comme manifeste par au moins un spécialiste dans le domaine.

Ces trois critères ne servent pas uniquement à délimiter un corpus. Le moteur de recherche avancé permet aussi à chaque utilisateur de faire des requêtes en délimitant son corpus en fonction de ses objectifs de recherche : si l’on s’intéresse à la dynamique du champ artistique, une sélection large est préférable, car elle permet d’inclure, par exemple, des textes non collectifs, exprimant un positionnement individuel. Si, au contraire, on s’interroge sur la définition du manifeste, une sélection plus restreinte est intéressante, dans la mesure où elle rend possible une étude de l’évolution des traits distinctifs du genre (Bloomfield & Tjell 2013).

La détermination des bornes chronologiques de la base a été un autre questionnement majeur. Un point de départ a été fixé en 1886, date de la parution dans Le Figaro du « Symbolisme » de Jean Moréas, qui a donné lieu à une vague de productions manifestaires émanant de groupes de poètes et d’artistes. La base Manart n’a en revanche pas de date de fin, afin que l’équipe puisse suivre l’évolution du genre au fil du temps et en interroger les formes les plus récentes.

Le pays de production et l’appartenance disciplinaire des manifestes recensés ne font l’objet d’aucune limitation. Inclure des manifestes relevant de l’ensemble des disciplines artistiques et de toutes les aires géographiques permet notamment d’évaluer le caractère transdisciplinaire et transnational d’un mouvement et de comparer les caractéristiques discursives et formelles du manifeste d’une discipline et d’un pays à l’autre. Le manifeste n’est-il pas le seul genre dont se sont emparés les artistes et les théoriciens de tous les domaines de la création ? Deux variables ont ainsi été adoptées, qui peuvent être croisées : le pays de parution de la première version du manifeste et la langue dans laquelle il est paru.

Quels logiciels avez-vous utilisés pour bâtir l’infrastructure de la base de données et, le cas échéant, pour son exploitation statistique ?

La base Manart a été développée d’abord sur un tableur classique (format .xls), pour ensuite être convertie en XML en vue de sa publication en ligne sur le premier site du projet, construit avec Joomla. C’est finalement la plateforme Drupal qui a été choisie pour la deuxième version, en raison de ses plus grandes potentialités techniques. Les entrées de la base sont donc des « contenus » Drupal, reliés à une base de données au format SQL.

Un moteur de recherche intégré permet de faire des requêtes fines dans les contenus, tandis que des pages standard présentent le protocole de recherche, l’historique et les actualités du projet. Pour permettre l’usage collaboratif, seuls les utilisateurs enregistrés peuvent proposer de nouveaux manifestes ou suggérer des modifications sur des notices existantes.

Les prochains chantiers envisagés sont : l’affichage de visuels pour les notices (fac-similés des manifestes) ; l’océrisation des textes eux-mêmes pour permettre une recherche en plein texte dans le corpus, et l’export des résultats de recherche, associé à des outils de visualisation de données (statistiques). Pour l’instant, seule l’équipe du projet peut avoir accès aux exploitations statistiques des résultats.

Pourriez-vous donner en exemple un ou deux résultats scientifiques (attendu ou surprenant) obtenus à l’aide de la base de données ?

Dans la mesure où cette plate-forme tend à effacer la distinction entre des textes qui ont fait date et d’autres passés plus inaperçus, Manart favorise des approches qui s’écartent des visions téléologiques de l’histoire littéraire ou artistique véhiculées par les anthologies de manifestes. À titre d’exemple, quelqu’un qui s’intéresse à l’évolution du genre au xxe siècle au sein des différentes disciplines pourrait conduire une recherche sur le paramètre du domaine artistique dans l’ensemble de la base. La catégorie « Art », qui regroupe la majorité des manifestes comme le montre le graphique ci-dessous, réunit des manifestes transdisciplinaires qui étaient particulièrement fréquents dans la période des avant-gardes historiques du début du xxe siècle. Si le graphique oblitère cet aspect temporel, une telle recherche permet en revanche de mettre en valeur l’impressionnante interdisciplinarité qui fait la particularité du genre, ainsi que de découvrir des domaines où les évolutions du manifeste ont été relativement peu explorées – l’architecture, le cinéma et la bande dessinée, entre autres.

Figure 1. Extrait de Manart par C. Bloomfield et A. Ziane (29 mars 2016*)

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*La variable retenue est le domaine d’appartenance. À un manifeste peuvent correspondre plusieurs domaines, d’où l’impossibilité d’exprimer ces résultats en pourcentage. La base contenait alors 725 entrées.

Des recherches peuvent aussi porter sur les propriétés internes du genre : il est par exemple possible de visualiser la proportion de manifestes produits à titre individuel ou collectif, comme le montre le graphique suivant, constitué à partir d’un corpus de 207 manifestes parus en France.

Figure 2. Extrait de Manart par M. Tjell (29 mai 2016)

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Ce graphique relativise l’origine nécessairement collective du manifeste, en donnant une assise statistique à une forme de « manifeste au singulier » dont la plupart des études critiques ne rend pas compte. Si l’on peut confirmer que les manifestes produits et lancés à titre individuel représentent seulement 12 % du corpus (vingt-quatre entrées) et constituent donc un phénomène marginal, une recherche sur leur année de production permet de montrer que la plupart de ces textes ont été produits à partir de 1980. Ce résultat ouvre ainsi une réflexion sur l’adaptabilité du manifeste aux conditions socioéconomiques de son temps et sur le déclin des pratiques collectives au xxe siècle2.

Les recherches quantitatives rendues possibles par la base de données comportent toutefois certaines limites pour l’étude du manifeste. Si ces méthodes enrichissent l’éventail d’approches à disposition du chercheur, l’élargissement considérable du corpus de textes pris en compte par la base des données a tendance à atténuer, pour ne pas dire à effacer, l’impact réel et le pouvoir performatif de chaque manifeste. Assignant un poids équivalent à tous les documents, Manart atténue par exemple l’impact des modèles avant-gardistes sur la production manifestaire de la deuxième moitié du xxe siècle. Il est toutefois difficile de concevoir l’histoire du manifeste sans prendre en compte les dynamiques d’influence et les renvois intertextuels complexes qui lient les manifestes des néo-avant-gardes des années 1960 et les recyclages contemporains du genre à leurs « ancêtres » avant-gardistes. Ici, comme pour la plupart des recherches de type quantitatif, les résultats n’offrent qu’une image schématique et partielle de la réalité. Si ces derniers permettent de poser de nouvelles questions sur l’usage des manifestes et d’en enrichir la compréhension par de nouvelles perspectives d’étude, il convient ensuite de revenir, en spécialiste des domaines artistiques, aux textes et aux œuvres concernés.

Qu’envisagez-vous pour la pérennité et l’accessibilité de la base de données ?

L’ambition de l’équipe est de faire du projet Manart une plate-forme de recherche en open access. Aussi la consultation de la base n’est pas conditionnée à la création d’un compte : tout est visible d’emblée. L’ajout des fac-similés numérisés des documents originaux représente un pas important dans cette direction, car il ouvrirait la base à de nouveaux domaines et à de nouveaux usagers.

Actuellement à ses débuts, un tel développement nécessitera cependant la collaboration et le soutien d’institutions patrimoniales telles que la Bibliothèque nationale de France ou la Bibliothèque Kandinsky, notamment pour les questions de droit et d’archivage pérenne des données. Une première option envisagée prévoit la redirection vers des manifestes déjà publiés en ligne et hébergés au sein d’institutions pérennes, ce qui ferait de Manart une sorte de « hub » du manifeste sur la toile.

La question de l’hébergement se pose aussi : faut-il être hébergé sur des serveurs universitaires ou institutionnels, ce qui garantit une meilleure pérennité mais impose davantage de contraintes techniques, ou au contraire préserver une sorte d’autonomie et de souplesse technique du projet, ce qui impliquerait de réfléchir à d’autres solutions pour en assurer la pérennité ?

1 Nous avons adopté comme définition de référence celle du Dictionnaire de l’Académie française (9eédition) : un « [t]exte, [un] écrit par lequel un

2 D’autres graphiques extraits de la base Manart et commentés par leurs auteurs se trouvent ici.

Bloomfield Camille & Tjell Mette (2013). « Les âges d’or du manifeste artistique et littéraire en France : étude contrastive à partir de la base de données Manart ». Études littéraires, 44(3) : 151-163.

1 Nous avons adopté comme définition de référence celle du Dictionnaire de l’Académie française (9eédition) : un « [t]exte, [un] écrit par lequel un mouvement littéraire ou artistique expose ses intentions, ses aspirations ».

2 D’autres graphiques extraits de la base Manart et commentés par leurs auteurs se trouvent ici.

Figure 1. Extrait de Manart par C. Bloomfield et A. Ziane (29 mars 2016*)

Figure 1. Extrait de Manart par C. Bloomfield et A. Ziane (29 mars 2016*)

*La variable retenue est le domaine d’appartenance. À un manifeste peuvent correspondre plusieurs domaines, d’où l’impossibilité d’exprimer ces résultats en pourcentage. La base contenait alors 725 entrées.

Figure 2. Extrait de Manart par M. Tjell (29 mai 2016)

Figure 2. Extrait de Manart par M. Tjell (29 mai 2016)

© Presses Universitaires de Vincennes 2018