De la sociologie aux théories littéraires

Ancrages disciplinaires de la littérature à la VIe section de l’EPHE (1956-1975)

From Sociology to Literary Theory. The Disciplinary Affiliations of Literature in Section VI of the École pratique des hautes études (EPHE), 1956-1975

De la sociología a las teorías literarias. Anclajes disciplinarios de la literatura en la sección VI de la Escuela Práctica de Altos Estudios (EPHE), 1956-1975

Lucile Dumont

Traduction(s) :
From Sociology to Literary Theory

Citer cet article

Référence électronique

Lucile Dumont, « De la sociologie aux théories littéraires », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 3 | 2018, mis en ligne le 15 octobre 2018, consulté le 17 décembre 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/287

L’article interroge les modalités d’intégration et l’évolution de la recherche sur la littérature à la VIe section de l’EPHE, en montrant comment elle passe de la sociologie au pôle de spécialistes des lettres et des arts qui se constitue autour de la sémiologie et de diverses appropriations du structuralisme. Le suivi de l’objet littéraire dans l’établissement permet également d’observer les transformations des découpages disciplinaires et d’inscrire celles-ci dans l’évolution du champ académique à la même période. Les proximités initiales de promoteurs d’approches dites « internes » et « externes » des textes littéraires permettent de nuancer les oppositions entre ces approches et de saisir certains mécanismes de leur séparation progressive. La réinscription de ces petits groupes d’enseignants-chercheurs dans les espaces académiques et intellectuels contribue enfin à la compréhension plus générale de certaines logiques de spécialisation académique.

This article examines how research on literature was integrated into Section VI of the École pratique des hautes études (EPHE) over time, showing how research shifted from the sphere of sociology to the burgeoning pole of specialists on literature and the arts formed around semiology and various appropriations of structuralism. Analysis of literature’s role as a research focus in the school also reflects the transformations of disciplinary subdivisions inscribed within broader trends in the academic field. The initial connections between promoters of the so-called “internal” and “external” approaches to literary texts bring nuance to the oppositions between these approaches and shed light on some of the mechanisms of their gradual split. Lastly, by situating these small groups of lecturer-researchers (enseignants-chercheurs) in academic and intellectual spaces, I offer a refined general understanding of some academic specialization rationales.

El artículo interroga las modalidades de integración y evolución de la investigación en literatura de la sección VI de la EPHE. Se muestra cómo se pasa de la sociología a un polo de especialistas en letras y artes, constituido alrededor de la semiología y de diversas apropiaciones del estructuralismo. Seguir este objeto literario, al interior de este establecimiento, también permite observar las transformaciones que se producen en la división disciplinaria y situarlas en la evolución del campo académico en ese período. La proximidad inicial de promotores de las llamadas perspectivas “internas” y “externas” de textos literarios, permite matizar las oposiciones entre estas perspectivas y aprehender ciertos mecanismos de su progresiva separación. La reinscripción de estos pequeños grupos de profesores e investigadores en espacios académicos e intelectuales contribuye, finalmente, a una comprensión más general de ciertas lógicas de especialización académica.

Un schéma du projet de Fernand Braudel pour la création d’une « Faculté des Sciences économiques, sociales et politiques ».

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Source : Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Projet de création d’une Faculté des sciences humaines et sociales (juin 1958) ».

Introduction

Initialement consacrée aux « sciences économiques et sociales », la vie section de l’École pratique des hautes études (EPHE) est néanmoins bien connue comme l’un des établissements où se pratique la recherche sur la littérature : lieu d’émergence des théories littéraires qui se sont développées dans le sillage du structuralisme, elle est aussi le berceau de plusieurs approches sociologiques de la littérature et des arts1. La réception de certains de ces travaux a contribué à rigidifier les oppositions entre ces deux approches, respectivement dites « internes » et « externes », des objets littéraires. Cet article examine l’inscription de l’objet littéraire dans les régimes disciplinaires de la vie section de l’EPHE afin de comprendre comment les travaux consacrés à la littérature passent, à l’intérieur de l’établissement, de la sociologie aux théories littéraires construites à partir de la linguistique structurale et de la sémiologie. Ce faisant, ils quittent une spécialité – la sociologie de la littérature – située à l’intérieur d’une discipline – la sociologie – en suivant une trajectoire qui s’apparente à une forme de « “régression” vers la pureté professionnelle » (Abbott 2001 : 146). La notion de « régime disciplinaire » nourrit ici une double conception de la « division disciplinaire du travail intellectuel » (Heilbron 2004 ; Lamy & Saint-Martin 2011). Elle attire l’attention sur le fait que les découpages disciplinaires constituent un instrument privilégié de régulation et de gouvernance des productions intellectuelles et scientifiques. Dans le même temps, elle souligne le caractère temporel des découpages disciplinaires, en rappelant que les disciplines, en tant qu’« unités académiques relativement stables » (Convert & Heilbron 2005), « cadre[s] de perception » courants de l’activité scientifique et « cadre[s] institutionnel[s] » d’organisation et de reproduction du savoir (Godechot 2011), ne vont pas de soi.

La prise en compte de deux échelles d’analyse s’impose pour saisir le déplacement des objets littéraires de la sociologie vers d’autres régimes disciplinaires. L’échelle de l’établissement tout d’abord, dont la « marginalité », la « situation particulière » et la « spécificité », sont régulièrement mises en avant, tant par l’institution elle-même que dans la littérature qui lui est consacrée, au détriment parfois de l’examen des continuités entre son évolution et celle du champ académique. L’étude s’étend de 1956, année significativement marquée par le colloque de Caen consacré à l’enseignement et la recherche et pendant laquelle Fernand Braudel prend la direction de la vie section de l’EPHE, jusqu’à la transformation de cette section en École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1975. Cette période se caractérise par la croissance des effectifs étudiants et enseignants et par une inscription progressive des enseignements dans le cadre de plusieurs disciplines (disciplinarisation). L’EPHE s’appuie à la fois sur des centres de recherche et sur des séminaires à destination d’étudiants de troisième cycle et de chercheurs et se présente comme un « établissement d’érudition » par opposition aux lieux d’« enseignement pur » (Karady 1976). Les séminaires renseignent les étudiants et contribuent à leur recrutement en affichant un alignement ou un décalage avec les labels disciplinaires en circulation dans le champ académique. On s’appuiera ici en grande partie sur l’étude des intitulés de directions d’études et de séminaires, tels qu’ils sont recensés et résumés dans les Annuaires de la vie section, publiés à partir de 1956. Une deuxième échelle d’analyse montre les ajustements de la VIe section avec les transformations des espaces académiques. Les fonds d’archives de l’établissement mobilisés dans cette étude révèlent ainsi la nécessité de replacer la VIe section dans le champ académique et de la rapprocher d’autres institutions non universitaires comme le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou le Collège de France, où les intitulés de chaires relèvent autant de la politique institutionnelle et scientifique que de l’état des rapports de force et des pratiques professionnelles de ses membres (Feuerhahn 2017). Dans le même sens, le développement de spécialités et les regroupements sous la bannière de la sociologie ou autour de la littérature et des arts à la VIe section ne se comprennent que par rapport aux évolutions plus générales de ces disciplines. Enfin, les transformations de l’établissement et du champ académique prennent également sens dans le champ intellectuel, dans lequel la diffusion du structuralisme est inséparable de certaines logiques académiques. L’association de ces échelles d’analyse contribue à expliquer le déplacement des recherches sur la littérature à la vie section en deux temps : les modalités de leur introduction (1956-1966) puis l’émergence et la distribution de logiques de concurrence et de collaboration autour des objets littéraires (1966-1975).

1. 1956-1966 : l’introduction des recherches sur la littérature dans les premiers découpages disciplinaires de la vie section

1.1. La vie section de l’EPHE : distinction académique et indistinction disciplinaire ?

La création de la vie section de l’EPHE en 1947, dédiée aux sciences économiques et sociales, s’inscrit dans la dynamique de renouvellement des institutions scientifiques et académiques d’après-guerre. C’est notamment sous l’impulsion de Charles Morazé puis de Fernand Braudel et de Lucien Febvre (figures de proue de l’École des Annales), et grâce au soutien financier de fondations philanthropiques nord-américaines qu’elle voit le jour (Mazon 1988). Fernand Braudel succède à Lucien Febvre à la tête de la section en 1956, et la conserve jusqu’en 1972. Sous la présidence de Fernand Braudel, la section est adossée à l’Association puis la Fondation pour la Maison des sciences de l’homme (FMSH) à partir de 1959. La Maison des sciences de l’homme (MSH) à Paris regroupe enseignements, centres de recherches et bibliothèques à partir de 1970. Enfin, la présidence de Braudel se distingue par la promotion d’initiatives interdisciplinaires, dont les « aires culturelles » qui réunissent des spécialistes issus de différentes disciplines (Popa 2015).

La Maison des sciences de l’homme au 54, boulevard Raspail à Paris, siège de la VIe section de l’EPHE puis de l’EHESS.

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Source : Lucile Dumont.

Dans le champ académique français de l’époque, la vie section est proche du champ intellectuel et rassemble des membres dans l’ensemble moins pourvus de pouvoir temporel que leurs collègues situés au pôle temporellement dominant du champ académique (Bourdieu 1984). Dans les domaines littéraires, elle compte peu d’agrégés2, elle est ancrée dans des réseaux internationaux plutôt que dirigée vers des instances nationales, s’appuie sur un corps enseignant d’origine sociale plus modeste, et elle promeut les nouvelles disciplines plutôt que les humanités classiques. Non soumise à l’impératif de collation des grades3, elle ne décerne au départ que le diplôme de l’EPHE. L’institution du doctorat de 3e cycle pour les lettres en 1958 renforce son attrait et son public. Le fait qu’aucun diplôme ne soit en théorie exigé pour assister aux séminaires et que le diplôme délivré n’ait que peu de valeur sur le marché universitaire pousse l’établissement et ses membres à se maintenir dans des postures distinctives au sein des luttes symboliques qui animent le champ académique (Kauppi 1996). D’ailleurs, le recrutement des enseignants n’y est pas indexé à des fléchages disciplinaires. Olivier Godechot a montré qu’entre 1960 et 1965, les invitations des membres de jurys de thèses de 3e cycle étaient plus probables de se faire sur la base de la familiarité avec un thème commun, puis sur celle de l’étude d’une « aire culturelle » entre 1966 et 1970, plutôt que sur la base de l’appartenance à une même discipline (Godechot 2011). Pourtant, si l’indistinction disciplinaire est bien à la fois une volonté et un discours d’institution qui s’inscrit dans la démarche de l’École des Annales, certaines dynamiques sociales, organisationnelles et intellectuelles reconduisent des enjeux proprement disciplinaires et inscrivent les transformations de l’établissement dans la continuité de celles de l’enseignement supérieur et de la recherche, interdisant du même coup d’envisager la vie section comme une institution au-dessus de la mêlée ou totalement « hors du droit commun universitaire » (Revel & Wachtel 1996 : 22).

Le premier programme des enseignements de la vie section, en 1948, était composé de 29 enseignements répartis en 6 ensembles : « Méthodes », « Orientation et cadres historiques », « Les sociétés humaines », « Les activités économiques », « Civilisations et civilisation » et « Semaine d’enquête ». De 1956 jusqu’à l’année académique 1960-1961, d’après les Annuaires, les enseignements ne sont séparés par aucune division disciplinaire. Leur nombre augmente régulièrement pour passer de 41 enseignements en 1956-1957 à 67 en 1960-1961. Ils sont divisés en 3 ensembles à partir de 1960-1961 : « Sciences historiques », « Sciences économiques » et « Sociologie et ethnologie ». Le groupe « Sociologie et ethnologie » dispose du plus grand nombre d’enseignements (29, soit 45 %), suivi par les « Sciences historiques » et les « Sciences économiques » à égalité (17). Ce découpage tripartite reste en vigueur jusqu’à l’année académique 1965-1966 incluse, à quelques modifications près puisque les divisions s’intitulent alors « Histoire et Géographie », « Sciences économiques » et « Sociologie, ethnologie, psychologie sociale ». Le nombre d’enseignements augmente encore régulièrement, mais la part de chaque ensemble reste relativement stable : on passe de 69 enseignements en 1961-1962 à 76 en 1965-1966, la division « Sociologie, ethnologie, psychologie sociale » se maintenant à 32 enseignements soit 42 % du total.

L’absence initiale de labellisation disciplinaire n’exclut nullement l’usage de référentiels disciplinaires au sein de l’établissement (centres de recherches, directions d’études, séminaires, administration), ne serait-ce que du fait du rôle central joué par les disciplines dans la carrière des enseignants-chercheurs. La nécessité d’ordonner des enseignements dont le nombre avait quasiment doublé en une décennie explique sans doute en partie l’apparition de découpages disciplinaires. Loin d’être le résultat de regroupements « naturels », a fortiori dans une institution revendiquant une démarche intellectuelle appuyée sur l’unité des sciences humaines et sociales, la labellisation disciplinaire des enseignements ne va pas sans luttes de classements parfois révélatrices des hiérarchies qu’elles bousculent ou entérinent.

Ainsi, du moment où des divisions disciplinaires apparaissent, certains enseignements qui échappent à ces labellisations s’adressent ainsi potentiellement à un public indifférencié. Leur augmentation résulte notamment de la croissance combinée de la fréquentation étudiante et du nombre d’enseignements, et leur évolution qualitative révèle le caractère fluctuant du classement des connaissances comme « générales », « transversales » ou « spécialisées ». D’un seul enseignement hors division en 1960-1961, la vie section passe à 7 en 1965-1966 (Tableau 1). Ils témoignent d’un souci pédagogique déjà ancien dans la section4 qui se traduit par la volonté de proposer des outils et des méthodes pour l’ensemble des sciences sociales, toujours dans la tradition de l’École des Annales. Les « méthodes mathématiques » s’imposent ainsi dès le départ comme outil privilégié de formalisation, et le séminaire de « Méthode cartographique » de Jacques Bertin passe de la division « Méthodes », à la division « Histoire et Géographie » avant de devenir « Méthodes cartographiques » puis « Sémiologie graphique ». C’est via ce groupe que la sémantique et la sémiologie font une première percée. Les enseignements hors division disparaissent en 1966-1967, au moment où les enseignements sont intégralement répartis en nouvelles divisions disciplinaires (voir Tableau 4). Certains enseignements hors-division réapparaissent au début des années 1970 sous le label « Méthodes et techniques des sciences sociales ».

Tableau 1.
Les enseignements hors divisions disciplinaires à la VIe section de l’EPHE entre 1960-1961 et 1965-1966, et leurs enseignants principaux.

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Source : Annuaires de la VIe section.

Leur éclipse au milieu des années 1960 est une des conséquences du double mouvement de disciplinarisation et de contestation des frontières disciplinaires ainsi que de la prise d’importance des questions pédagogiques. Ces transformations ne sont pas spécifiques à l’établissement mais y apparaissent au contraire comme l’une des modalités de « réfraction » (Bourdieu 1991) des injonctions auxquelles est soumis, au même moment, le champ académique (Cardon-Quint 2015, Chevalier & Encrevé 2006, Drouard 1982, Hauchecorne 2016, Soulié 2012). Ainsi, la réforme Fouchet5 en 1966 pousse à une extrême spécialisation disciplinaire, et la loi Faure6, deux ans plus tard, entend créer les conditions d’une pluridisciplinarité (Dormoy-Rajramanan 2017). Dans ce contexte, la vie section se place dans un rapport de complémentarité et de distinction avec le CNRS et les universités, avec lesquels elle partage une grande partie de ses membres7. L’établissement donne un sens en grande partie pédagogique aux labels disciplinaires. Sa vocation d’enseignement et de recherche et le modèle du séminaire, dont les intitulés et les modalités de classement, au nom de la « recherche de pointe8 », diffèrent des découpages disciplinaires, sont mis en avant contre le modèle du cours magistral universitaire. Plusieurs initiatives pédagogiques pendant cette période reformulent des questions disciplinaires et sont envisagés par rapport aux universités. C’est le cas de la mise en place des Enseignements préparatoires à la recherche approfondie en sciences sociales (EPRASS) à partir de 1965 et du Diplôme d’études approfondies en sciences sociales (DEASS) sur le modèle des Diplômes d’études approfondies (DEA) alors en place dans les facultés de sciences. L’EPRASS est présenté comme une formation sans équivalent dans les facultés de lettres9, dans des disciplines auxquelles les facultés ne forment pas ou très peu (l’anthropologie sociale, la sociologie ou la linguistique).

1.2. Littérature et philosophie : une entrée par la sociologie

Jusqu’en 1959-1960, la vie section ne compte pas d’enseignements spécifiquement consacrés à la littérature. Celle-ci n’est pas pour autant absente de l’établissement, et ne l’a d’ailleurs jamais complètement été : Lucien Febvre ou Roger Bastide avaient par exemple multiplié les invitations à croiser sciences sociales et études littéraires. Le nombre de travaux d’étudiants portant explicitement sur la littérature dans les années 1950 à la vie section est relativement restreint. Georges Balandier et Claude Lévi-Strauss sont ainsi rapporteurs d’un mémoire soutenu en 1956 sur Le théâtre négro-africain et ses fonctions sociologiques, Georges Balandier en dirige un en 1959 sur La littérature douala et sa fonction sociale, Jean-Pierre Vernant un autre en 1960 intitulé Poésie et philosophie dans le Pythagorisme ancien. Le premier enseignement dédié, quoique non exclusivement, à la littérature, fait son entrée à la vie section en 1959-1960. Il s’agit du séminaire de Lucien Goldmann, « Sociologie de la littérature et de la philosophie », rattaché à la division « Sociologie et ethnologie ». C’est donc par l’approche sociologique des textes littéraires, et en association avec la philosophie, que l’objet littéraire entre officiellement à la vie section – et non sous un patronage historique, par opposition aux études littéraires universitaires, structurées sur un modèle chronologique et inspirées par la philologie et le modèle de l’histoire sociale de la littérature élaborée par Gustave Lanson10, initialement proche de la sociologie durkheimienne de la fin xixe-début xxe siècle (Compagnon 1983, Sapiro 2004). Une partie du séminaire de Lucien Goldmann est consacrée à la sociologie de la littérature tout au long de sa carrière.

Né en 1913 en Roumanie, Lucien Goldmann avait été membre d’organisations de jeunesse communistes avant d’en être définitivement exclu. Après des études de droit, il arrive à Paris en 1934, où il étudie l’économie politique, la philosophie et la littérature. Il fuit Paris pendant l’Occupation et se réfugie en Suisse, où il est introduit dans le milieu académique à Zurich par Jean Piaget. Sa thèse d’état, préparée à son retour à Paris lors de son entrée au CNRS après la guerre, est publiée en 1955 chez Gallimard sous le titre Le Dieu caché. Étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine. Élu directeur d’études (DE) à la vie section en 1959, il prend la direction du Centre de sociologie de la littérature à Bruxelles en 1964. Il se rapproche du Parti socialiste unifié (PSU) au cours des années 1960 et affiche un soutien aux mobilisations étudiantes de 1968. Il meurt à Paris en 1970.

Le Dieu caché est le principal succès de Goldmann. Il y prône l’association de la « réflexion sur la méthode » et de la « recherche concrète ». Cette dernière n’est toutefois en rien assimilable aux travaux des sociologues contemporains de Goldmann, dont il se distingue par ses objets d’études, ses intérêts théoriques et son opposition à la sociologie empirique ou encore son implication dans la diffusion du structuralisme. Il affirme ainsi « refuser le scientisme et […] préconiser en même temps une science positive, historique et sociologique, des faits humains, opposée à la spéculation et à l’essaysme [sic]. » (Goldmann 1955 : 7-8) Le travail de Goldmann, inspiré par la pensée de Karl Marx et de György Lukács, est marqué par un marxisme hétérodoxe, anti-stalinien et opposé à l’althussérisme. Dans ses travaux, Goldmann étudie les « homologies de structure » et introduit un niveau de médiation (la « vision du monde ») entre les groupes sociaux et les œuvres qui le place en rupture avec les théories du reflet. Goldmann applique et discute son « structuralisme génétique » dans ses travaux sur la littérature (Pour une sociologie du roman, 1964 ; Structuralisme génétique et création littéraire, 1966) et sur la production culturelle (Structures mentales et création culturelle, 1970).

Deux recrutements contribuent à intégrer davantage l’étude de la littérature au paysage de l’établissement. D’abord celui d’André Miquel qui, né en 1929, est ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) Ulm, agrégé de grammaire, docteur ès lettres et spécialiste des textes anciens de géographie arabe. Maître de conférences à la vie section de 1964 à 1967, son séminaire s’intitule « Sociologie de la langue et de la littérature arabes » en 1965-1966, dans la division « Sociologie et ethnologie ». Également traducteur, il devient titulaire de la chaire de langue et littérature arabe du Collège de France au milieu des années 1970. Le deuxième recrutement « littéraire » est celui de Roland Barthes, qui est élu directeur d’études (DE) en 1962 et dont le séminaire s’intitule « Sociologie des signes, symboles et représentations », toujours dans la division « Sociologie et ethnologie ».

Roland Barthes (1915-1980) grandit dans le Sud de la France puis étudie à Paris et obtient un Diplôme d’études supérieures (DES) de lettres à la Sorbonne en 1939. Il ne participe pas à la Seconde Guerre mondiale et entre ensuite dans la vie littéraire parisienne par l’intermédiaire de Maurice Nadeau. Barthes s’est revendiqué tardivement du marxisme mais n’a jamais été inscrit au Parti communiste français (PCF). Attaché de recherches au CNRS en sociologie entre 1955 et 1959 (Samoyault 2015 : 289), il obtient son premier poste stable à la vie section, où il est d’abord chef de travaux à partir de 1960. Avec Edgar Morin et Georges Friedmann, Barthes participe à la fondation du Centre d’études des communications de masse (CECMAS) en 1960 et à la création de la revue Communications, un lieu de diffusion de la sémiologie, de la linguistique structurale, des approches structuralistes de la littérature et des arts, et de travaux sur les objets culturels et les médias.

La publication du Degré zéro de l’écriture en 1953 et l’activité de critique littéraire et théâtral de Barthes le font entrer dans les champs intellectuel et littéraire, et le succès des Mythologies en 1957 le fait connaître à un large public. Il publie également dans des revues académiques. Dans l’article « Histoire ou littérature ? » publié dans les Annales en 1960, Barthes discute Marc Bloch, Lucien Febvre, Lucien Goldmann. Contre le modèle scolaire de l’histoire littéraire, Barthes avance que celle-ci « n’est possible que si elle se fait sociologique, si elle s’intéresse aux activités et aux institutions, non aux individus. » (Barthes 1960 : 185) Il met progressivement ce dialogue critique avec les sciences sociales à distance au profit de travaux plus spécifiquement littéraires. La publication de Sur Racine en 1963, la querelle qui suit avec Raymond Picard puis Critique et vérité en 1966 placent Barthes à la tête de la « nouvelle critique », rassemblement hétérogène d’appropriations des méthodes structurales. Les recherches sémiologiques de Barthes sur des objets littéraires (S/Z, 1970) et non littéraires (Système de la mode, 1967) se poursuivent. La diffusion internationale de ses travaux l’intègre ponctuellement à la nébuleuse de la « French Theory ». Il est élu au Collège de France en 1977 sur une chaire de « Sémiologie littéraire ». Ses derniers textes témoignent de la place centrale de la littérature dans ses recherches (Fragments d’un discours amoureux, 1977 ; La Préparation du roman, 2003).

Tout en étant le DE le plus proche des espaces littéraires, Barthes ne propose pas au départ de séminaire consacré à la littérature. Jusqu’à la fin des années 1960, on ne fait d’ailleurs pas appel à lui spécialement pour des mémoires ou des thèses portant spécifiquement sur la littérature. C’est également le cas pour Goldmann (Tableau 2). Pour les deux DE, en accord avec les intitulés de leurs directions d’étude, l’objet littéraire n’est ni l’unique objet de leurs travaux, ni le seul support de leurs enseignements.

Tableau 2.
Mémoires et thèses soutenus à la VIe section entre 1952 et 1966 avec la participation de L. Goldmann et/ou de R. Barthes dans la direction ou le jury (sur un total de 252 mémoires et 138 thèses de 3e cycle soutenus pendant cette période)

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Source : Annuaires de la VIe section.

1.3. La division « Sociologie et ethnologie » et les nouvelles divisions disciplinaires en 1966-1967

La division « Sociologie et ethnologie », qui accueille ces spécialistes de la littérature, devient « Sociologie, ethnologie et psychologie sociale » en 1965-1966 (Tableau 3). Les sociologues centraux de l’après-guerre, issus du Centre d’études sociologiques ou proches de celui-ci (Georges Gurvitch, Georges Friedmann, Alain Touraine notamment) y occupent une place importante et font le lien avec la sociologie pratiquée hors de la vie section. La croissance de la sociologie dans la vie section relève des transformations plus générales de la discipline. Alors que jusque-là la sociologie correspondait à un certificat dans le diplôme de philosophie, son institutionnalisation a pérennisé son public dans un cursus universitaire relativement autonome : la licence a été créée en 1958 et les premières thèses sont soutenues au début des années 196011. La croissance de la sociologie est également liée à l’expansion universitaire des années 1960 : le nombre de doctorats délivrés augmente à partir du milieu de la décennie, de même que le nombre de chercheurs au CNRS, parmi lesquels le nombre de sociologues passe ensuite de 50 à 130 chercheurs entre 1960 et 1975 (Heilbron 2015 : 152 sq.). Les effectifs de la vie section augmentent également. La sociologie y acquiert une place de plus en plus centrale et se diversifie en plusieurs programmes théoriques. La montée du structuralisme est un enjeu relativement mineur pour la sociologie, alors qu’elle permet à certaines disciplines, comme la linguistique, de se renouveler et de se structurer sur de nouvelles bases épistémologiques.

Tableau 3.
Les enseignements de la division « Sociologie et ethnologie » puis « Sociologie, ethnologie et psychologie sociale » et leurs enseignants, de 1956-1957 à 1965-1966.

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Note : on a relevé tous les enseignements figurant dans les Annuaires, sauf les « conférences complémentaires » et les enseignements « expérimentaux » et « préparatoires », non réguliers, souvent identiques aux enseignements principaux, et dont les comptes rendus ne sont pas systématiques.
Voir Annexe.

Source : Annuaires de la VIe section.

Le poids et la diversité de la division « Sociologie et ethnologie » diminuent dans l’offre d’enseignement lorsqu’apparaissent les 12 nouvelles divisions disciplinaires en 1966-1967 (Tableau 4).

Tableau 4.
Les nouvelles divisions de la VIe section de l’EPHE en 1966-1967, et le nombre d’enseignements par division.

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Source : Annuaires de la VIe section.

Plusieurs facteurs contribuent à expliquer ce nouveau découpage, en premier lieu les transformations du champ académique déjà évoquées. Le lien étroit qui unit la vie section et le CNRS invite également à prendre en considération la création des laboratoires associés et des équipes de recherches associées en 1966, qui favorisent et à terme institutionnalisent les disciplines et les groupements de spécialistes (Picard 1990). Les membres de la vie section expriment par ailleurs leur « souci de mieux se définir par rapport au système universitaire12 » dans le cadre du développement universitaire des sciences sociales, qui fait perdre à l’établissement son quasi-monopole de la formation à ces disciplines, jusque-là délaissées dans les facultés de lettres. L’établissement est enfin contraint de se distinguer des découpages disciplinaires universitaires tout en conservant des labels disciplinaires lisibles et convertibles en ressources dans le champ académique. La répartition des enseignements de « Sociologie et ethnologie » dans les nouvelles divisions suit les pôles thématiques ou méthodologiques qui s’y étaient formés (Figure 1). La sociologie récupère le plus grand nombre d’enseignements (12), la totalité liée à des directions d’étude. Plus de la moitié des DE de sociologie a au moins dix ans d’ancienneté à la vie section (voir Annexe).

Figure 1.
La répartition des enseignants de la division « Sociologie et ethnologie » vers sept des nouvelles divisions créées en 1966-1967, selon leur ancienneté et la part de directeurs d’études.

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Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Quantitativement, le report des enseignements de « Sociologie et ethnologie » vers des divisions disciplinaires plus fines montre que la sociologie à elle seule ne recouvrait pas entièrement la division « Sociologie et ethnologie » mais se présentait plutôt comme un label unifiant la dispersion caractéristique de la « discipline refuge » dans cette période (Bourdieu 1980 : 19 ; 1984 : 159). Les modalités du report montrent ensuite le rôle primordial joué par l’ancienneté et le grade des enseignants dans l’imposition d’une spécialité, d’une division ou d’une discipline. Aucune division n’est en effet dépourvue de DE. Celles qui ne tiennent qu’à un seul enseignement sont le fait d’enseignants anciens dans l’établissement et/ou tenants de position de pouvoir dans le champ académique. Enfin, on observe un morcellement en labels disciplinaires portés par certaines de leurs figures centrales de plusieurs domaines de recherche (Lévi-Strauss pour l’anthropologie, Friedmann, Touraine, entre autres pour la sociologie, Barthes et Greimas pour la sémiologie). Une des nouvelles divisions se distingue dans cette distribution : « Sémantique, sémiologie et linguistique » (SSL), vers laquelle ne se dirige aucun des membres les plus anciens de « Sociologie et ethnologie ». Sur les trois enseignants de la division qui s’y rattachent, Barthes est le seul DE : André Miquel est maître assistant et Georges Dumézil, professeur au Collège de France, est chargé de conférences extérieur. La division SSL puise donc uniquement parmi les recrues les plus récentes de « Sociologie et ethnologie ». Sa place dans les nouvelles divisions n’est cependant pas négligeable à l’échelle de la VIe section, puisqu’elle est, numériquement, la plus importante après celles d’histoire, d’économie et de sociologie. On y retrouve deux des trois spécialistes de littérature13. Pourtant, la division SSL n’est pas l’unique lieu de ralliement des chercheurs intéressés par la littérature, puisque Goldmann reste inscrit en sociologie.

2. 1966-1975 : collaborations et concurrences autour de la littérature

2.1. La constitution d’un réseau consacré aux objets littéraires et artistiques

L’apparition d’un réseau de spécialistes des objets littéraires et artistiques contribue à la formation de groupements disciplinaires et de spécialités. Gaëtan Picon, dont le séminaire « Histoire de la conscience et des objets littéraires » démarre à la vie section en 1966-1967, est ainsi rattaché à la division d’histoire.

L’opposition de Gaëtan Picon (1915-1976) à certaines avant-gardes théoriques a sans doute contribué à occulter son rôle dans l’historiographie de la vie intellectuelle des années 1960, pendant lesquelles il se trouvait pourtant à l’interface entre champ littéraire, champ artistique et champ académique. Né dans une famille d’industriels bordelais, agrégé de philosophie, militant des jeunesses socialistes et du Front populaire, Picon, élève de Gurvitch, était proche d’André Malraux qui l’a nommé directeur général des arts et des lettres en 1959, carrière politique à laquelle il a mis un terme en 1966 avant d’être élu DE la même année à la vie section avec le soutien de Goldmann et Lévi-Strauss et d’enseigner à l’école des Beaux-Arts de Paris, tout en menant une carrière internationale. Officiant dans plusieurs instances éditoriales (Mercure de France, L’Éphémère, collection « Les sentiers de la création » chez Skira), il a consacré son travail à la littérature (André Malraux, 1945 ; Georges Bernanos, 1948 ; Panorama de la nouvelle littérature française, 1950 ; L’Usage de la lecture 1960-1963) et à la critique d’art (articles, et ouvrages sur Ingres, Picasso, Dubuffet, Cézanne, le surréalisme). Proche de la critique littéraire de l’École de Genève14 et des poètes Yves Bonnefoy et André du Bouchet, il a abordé la littérature au prisme d’une réflexion sur la modernité et le sujet créateur. Il meurt en 1976 alors qu’il devait prendre la direction de l’Académie de France à Rome (Callu 2011 : 519).

Le résumé du séminaire de Gaëtan Picon en 1966-1967 rapporte un travail sur la narration romanesque et autobiographique dans la première moitié du xixe siècle, qui replace le sujet au centre de l’œuvre littéraire. L’année suivante, une réflexion sur « la notion moderne d’art et de littérature15 » a été amorcée autour de textes de Baudelaire et de conférences de Jean Starobinski et d’Yves Bonnefoy. Au début des années 1970, Gaëtan Picon propose dans ses enseignements de répondre à des questionnements d’ordre structural par l’analyse historique. Il est alors accompagné de Marc Soriano, agrégé de philosophie, ancien élève de Jean Piaget et auteur d’une thèse sur les Contes de Perrault. Dans les jurys de mémoire et de thèses de 3e cycle, Gaëtan Picon est le plus souvent associé à Pierre Francastel, le spécialiste de la sociologie de l’art ; à Jean Cassou, qui anime le séminaire de cette spécialité avec Pierre Francastel à partir de 1965-1966 avant d’avoir son propre séminaire intitulé « Conditions sociales et esprit du surréalisme » à partir de 1968-1969 ; à Barthes et à Goldmann. Un mémoire sur Marc Chagall dirigé par Jean Cassou en 1968 est évalué par Gaëtan Picon et Pierre Francastel ; un autre sur « l’écriture et la peinture » également dirigé par Jean Cassou en 1969 est évalué par Gaëtan Picon et Roland Barthes. La même année, Cassou et Picon évaluent un mémoire sur l’existentialisme et le marxisme chez Paul Nizan dirigé par Goldmann, et un autre mémoire sur Franz Kafka, dirigé par Barthes, est évalué par Picon et Algirdas Julien Greimas. Leur rassemblement dans les instances d’évaluation des travaux d’étudiants illustre plusieurs évolutions : la constitution d’un réseau de spécialistes des objets littéraires et artistiques qui dépasse les nouvelles divisions disciplinaires, l’augmentation du nombre de travaux sur des objets littéraires et artistiques et la diversification des approches, mais aussi la relative rareté des spécialistes de ces objets dans l’établissement, qui les amène à collaborer en dépit d’approches et d’ancrages disciplinaires différents.

Parmi les enseignants qui apparaissent dans ce réseau, on trouve également deux sociologues, Georges Friedmann et Pierre Bourdieu. Friedmann, qui a alors une position centrale dans la sociologie et dont la direction d’études « Sociologie du travail » ne devient pas indifféremment « Sociologie du travail et du loisir » en 1961-1962, encadre ainsi avec Barthes, jusqu’au début des années 1970 des travaux portant sur la culture de masse, la presse, les médias. Il dirige alors un mémoire sur le « milieu des poètes dans la société québécoise », et s’entoure de Jean Cassou et de Jacques Berque dans le jury. Ces collaborations font écho à l’engagement de Barthes et de Friedmann dans le CECMAS et la revue Communications. Ces objets d’études sont également à l’honneur dans la sociologie de la culture de Pierre Bourdieu. En 1969, il est rapporteur avec Goldmann d’un mémoire dirigé par Pierre Vilar et intitulé « Lutte des classes et production picturale ». Il apparaît comme troisième rapporteur en 1970 pour un mémoire exécuté sous la direction de Goldmann sur « Madame de Staël et les origines de la sociologie de la littérature en France » aux côtés de Robert Mandrou et de Jean Cassou. Pourtant, à la différence de Goldmann, Bourdieu ne consacre pas son travail uniquement à la littérature mais à la « culture ». En témoignent les résumés de ses premières années de séminaire, et l’évolution de l’objet littéraire dans ses propres travaux.

Le séminaire de sociologie de la culture en 1965-1966 a été consacré aux relations entre « système d’éducation et système de pensée » et à la production, la réception et la diffusion de la « culture » et des œuvres. Sur la littérature, le résumé mentionne un exposé de Jean-Claude Chamboredon sur « les conditions sociales de la création et de la diffusion des œuvres littéraires ». En 1966-1967, le séminaire est consacré à l’« examen critique des travaux ethnologiques et sociologiques consacrés directement ou indirectement à la diffusion culturelle et en particulier de la littérature16 », dans le but de « dégager certains des schèmes conceptuels indispensables à une théorie de la diffusion culturelle17 ». Les exposés incluent des sujets variés (la santé, l’enseignement, etc.). Les usages du concept de culture en sociologie sont questionnés, notamment à partir des travaux de Raymond Williams. La diffusion et la réception de la culture sont présentées comme l’objet de recherche principal du groupe de chercheurs et des séminaires des années suivantes.

Comme les biens symboliques dans leur ensemble, la littérature occupe très tôt une place privilégiée dans les travaux de Bourdieu, mais elle n’y apparaît comme objet d’enquête spécifique que plus tardivement (Martin 2010). Pourtant, la littérature est dès la fin des années 1960 un terrain plébiscité par Bourdieu pour construire et formaliser la notion de champ, dans des travaux individuels et collectifs (Bourdieu 1966, 1971, 1975 ; Sapiro 2017). La lecture est interrogée comme pratique culturelle dans La Distinction (1979), et c’est au cours des années 1980 que Bourdieu publie des textes spécifiquement consacrés à la littérature (e.g. Bourdieu 1984, 1985, 1991). Ces différentes recherches aboutissent à la parution des Règles de l’art en 1992. Enfin, les groupes de travail animés par Bourdieu à la vie section puis à l’EHESS mais surtout à l’ENS Ulm ont été des lieux de travail et d’enquête collective sur la littérature. C’est d’abord chez les anciens élèves, collègues et membres de ces groupes de travail que s’est appliquée, prolongée et discutée – parfois âprement – l’approche sociologique de la littérature développée par Bourdieu mais également au-delà de ce cercle, avant de connaître une diffusion internationale.

À partir de 1966-1967, la littérature apparaît donc au programme de plusieurs divisions disciplinaires. Ponctuellement associée aux objets artistiques, elle est abordée dans plusieurs cadres théoriques et est envisagée sous les angles de sa production, de sa diffusion et de son interprétation.

2.2. La sociologie de la littérature goldmannienne, une logique de spécialité

À la vie section, la sociologie de la littérature goldmannienne ne semble trouver sa place ni en sociologie, ni au pôle qui se constitue autour de la littérature et des arts. Pour comprendre les raisons de cette absence d’ancrage disciplinaire, il faut la replacer dans le développement général de la sociologie de la littérature. Celui-ci fait en effet partie d’« un mouvement plus vaste, à savoir l’attention croissante de la sociologie pour les dimensions symboliques de la société. » (Dirkx 2000 : 37). L’émergence de la spécialité est nourrie par la création d’un ministère dédié à la culture en 1959. Les enquêtes sur la photographie et les musées autour de Pierre Bourdieu (1965, 1966), les travaux de Jean Duvignaud sur le théâtre, ceux de Raymonde Moulin sur les marchés de l’art de même que ceux de Pierre Francastel et de son entourage participent de ce mouvement, visible également dans l’importation de travaux étrangers18. La sociologie de la littérature est de longue date tiraillée entre deux disciplines qui se sont construites en opposition (Lepenies 1990), « trop “sociologique” pour les littéraires et trop “littéraire” pour les sociologues » (Sapiro 2014). L’instabilité même du label de « sociologie de la littérature », parfois « sociologie littéraire » (sous la plume de Gustave Lanson, ponctuellement chez Lucien Goldmann et Jean Starobinski) ou « sociologie du fait littéraire » (Escarpit), est un signe fort de sa faible institutionnalisation. La vie section, du fait de sa relative souplesse sur les découpages disciplinaires, apparaît comme un lieu privilégié pour son développement. Elle n’échappe pourtant pas totalement aux logiques disciplinaires qui caractérisent la division du travail intellectuel. Dans les années 1960, la sociologie de la littérature s’émancipe des approches historiques (celles de Gustave Lanson ou de Lucien Febvre) dans plusieurs directions. Robert Escarpit (1918-2000), titulaire de la chaire de littérature comparée à l’université de Bordeaux depuis 1952 et promoteur d’une sociologie empirique du fait littéraire, crée en 1960 le Centre de sociologie des faits littéraires à Bordeaux. Bénéficiant de financements de l’Unesco, pour lequel il défend ensuite les programmes de développement du livre, l’auteur du premier « Que sais-je ? » sur la sociologie de la littérature (1958) joue un rôle pivot dans le développement initial de la spécialité dans les espaces francophones (Van Nuijs 2007). Enfin, les approches marxistes de la littérature, explorées par Sartre au début des années 1970, sont au cœur des travaux de Goldmann et des promoteurs du marxisme d’inspiration althussérienne, qui discute longuement les dimensions sociales des œuvres littéraires sans pour autant se réclamer de la sociologie.

Dans ses enseignements, Goldmann associe des questions philosophiques et théoriques à des travaux pratiques en sociologie de la littérature (Tableau 5).

Tableau 5.
Les séminaires de « Sociologie de la littérature et de la philosophie » de Lucien Goldmann puis ceux de « Sociologie de la littérature » de Jacques Leenhardt à la VIe section de l’EPHE, de l’année académique 1959-1960 à 1975-1976.

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Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Bien que le privilège accordé aux travaux philosophiques ou à ceux portant sur la littérature soit irrégulier, les deux objets sont conservés. Goldmann étudie à la fois des textes classiques et contemporains (Corneille, Malraux, Nizan, Drieu La Rochelle, Sartre et l’existentialisme, Genet). Parmi les invités au séminaire, on peut citer Jean Duvignaud et Henri Lefebvre, marxistes proches de la revue L’homme et la société et également associés au groupe de sociologie de la connaissance, mais aussi Louis Althusser, Theodor Adorno et Herbert Marcuse, le critique Paul Bénichou, l’auteur de Pourquoi la nouvelle critique ?(1966) Serge Doubrovsky, et Roland Barthes. Barthes et Goldmann collaborent ponctuellement jusqu’au milieu des années 1960 : pour l’encadrement d’étudiants, autour d’échanges intellectuels, au moment de la querelle de la « nouvelle critique » et des alliances qu’elle produit, ou encore grâce à leur participation commune à des colloques (sociologie de la littérature à Bruxelles en mai 1964 par exemple).

D’après les Annuaires, le séminaire de Goldmann compte une quinzaine d’auditeurs réguliers. Parmi ses élèves ayant poursuivi des carrières littéraires, on peut citer le chercheur d’origine tchèque Pierre Václav Zima (1946-), également élève de Jean Cassou, et dont les travaux s’orientent vers la sociocritique et des analyses des théories critiques de la littérature. Deux autres élèves de Goldmann ont par ailleurs joué un rôle de premier plan dans la diffusion des théories littéraires structuralistes et post-structuralistes. Il s’agit de Julia Kristeva, universitaire et psychanalyste proche de Barthes et de la revue Tel Quel, et de Sylvère Lotringer, intermédiaire de la « French Theory » dont les relations avec Barthes et Goldmann étaient plus lointaines mais se sont révélées centrales dans sa formation et sa carrière. À partir de 1966-1967, le séminaire de Goldmann se double d’un enseignement de Jacques Leenhardt, son assistant19. Leenhardt entend alors « ouvrir le dialogue avec certaines théories dites anhistoriques de la littérature20 ». Il publie sur les rapports entre la sociologie de la littérature et la sémantique structurale, sur le Nouveau Roman contre les travaux du groupe de Tel Quel (Lecture politique du roman, 1973). Son séminaire, qui exclut la philosophie pour se consacrer à la sociologie de la littérature, illustre la manière dont la sociologie de la littérature goldmannienne tente de faire sa place dans la critique littéraire. C’est par rapport à la critique littéraire, et non par rapport à la sociologie, que Leenhardt se positionne. Il juge nécessaire d’ « orienter les étudiants dans les dédales de ce qu’il est convenu d’appeler les “langages critiques” » pour « clarifier avec un maximum de précision les positions théoriques et épistémologiques impliquées dans chacun de ces langages » et trouve dans la sémantique « une importante confirmation d’ordre empirique21 » pour la sociologie de la littérature.

Leenhardt devient maître de conférences à la vie section en 1974. Il succède à Goldmann, décédé en 1970, à la tête du « Groupe de sociologie de la littérature », tandis que d’autres élèves de Goldmann poursuivent leurs travaux séparément22. Leenhardt hérite d’un public étudiant et d’une petite structure qui comprend un poste de secrétaire, celui de Brigitte Navelet, un poste d’ingénieure de recherche, celui de Martine Burgos, et un bureau rue Monsieur-le-Prince à Paris. Leenhardt est élu DE en 1995, soit plus de vingt ans après être devenu maître de conférences, ce qui entrave ses possibilités de « faire école ». Il porte sur sa carrière un regard qui, non sans rappeler la posture de Goldmann, oscille entre revendication d’autonomie et constat d’un certain isolement compensé par les circuits transnationaux de la sociologie de la littérature. Localement, le fait de ne pas être intégré au « 54 », soit la MSH sur le boulevard Raspail, l’a ainsi « marginalisé23 » et soustrait, dans une certaine mesure, au « pouvoir intellectuel24 » et aux instances de socialisation de l’établissement – comme Goldmann, dont il est rapporté qu’il recevait ses étudiants hors de la vie section25. Leenhardt rapporte ne pas avoir travaillé avec les sociologues de la vie section, renforçant par là son sentiment de « marginalité » – de nouveau rabattu sur la figure de Goldmann, exilé, immigré, vu comme dépourvu des atouts nécessaires à une insertion réussie dans les espaces académiques parisiens – que l’on peut aussi comprendre comme une manière de faire de nécessité (sociale) vertu (scientifique) (Ben-David & Collins 1966, Bourdieu 2001 : 152) :

« Par manque de réseau, par formation intellectuelle, par choix épistémologique de comment aborder un problème, j’étais toujours centrifuge et non pas centripète. Donc de fait voilà. […] j’ai décidé “restons petits” et ça aussi, si on ajoute ça à toutes les autres raisons d’un certain isolement, un isolement que j’ai toujours au fond trouvé très agréable, mais que donc d’une certaine façon j’ai entretenu26. »

La ligne philosophique de Goldmann et la synthèse entre analyse interne et externe de Leenhardt sont en opposition avec la ligne bourdieusienne, qui rencontre un important succès, se diffuse amplement et qui surtout revendique une séparation entre philosophie et sociologie. Dans le même temps, la sociologie de la littérature est contestée par les promoteurs des théories littéraires. Les sociologues de la littérature et, plus généralement, certains défenseurs des approches sociales des textes littéraires, issus des sciences sociales ou des études littéraires francophones, constituent un réseau propre à la spécialité « sociologie de la littérature », notamment visible dans l’organisation de colloques et de collaborations ponctuelles. Pour ceux-ci, ce sont le plus souvent les réseaux de cette spécialité qui, dans une certaine mesure, supplantent l’inscription disciplinaire en sociologie et/ou dans les études littéraires. Ce réseau se constitue à l’écart des pôles dominants du champ académique (Hauchecorne 2011), tant au niveau national (Bordeaux, Lille, puis Vincennes) que transnational. La sociocritique et la sociologie de la littérature belge et québécoise, plutôt ancrées dans des disciplines littéraires, y constituent ainsi des interlocuteurs privilégiés. En d’autres termes, c’est le plus souvent au-delà des frontières de la sociologie d’une part, et au-delà des frontières nationales d’autre part, que se constitue et se consolide ce réseau. De même, le public étudiant de Leenhardt, comme celui de Goldmann, est international. La carrière de Leenhardt va également dans ce sens : il est en lien avec la Belgique, où Goldmann avait dirigé le Centre de sociologie de la littérature, travaille en Hongrie, aux États-Unis et en Amérique latine, où un projet d’installation d’un centre de recherches sur la sociologie de la littérature amorcé avec l’Unesco échoue par deux fois. Enfin, le marxisme de Goldmann avait été éclipsé à la fin des années 1960 par d’autres hétérodoxies, principalement les approches althussériennes et le maoïsme (Matonti 2005). Le succès des théories littéraires, alliées à ces mouvements, a participé au maintien à l’écart de la sociologie de la littérature goldmannienne, renforcé dans les années suivantes par le reflux des approches marxistes.

2.3. Le pôle « littéraire » de la vie section

La division SSL grandit entre 1966 et le milieu des années 1970. Les collaborations entre Barthes et Goldmann déclinent définitivement au profit de collaborations plus fréquentes entre Barthes et Greimas. En 1966-1967, la division SSL se compose de huit membres (Tableau 6) : Roland Barthes, André Miquel et Georges Dumézil, le sinologue Alexis Rygaloff venu de la division « Histoire et géographie », et Algirdas Julien Greimas, Jean-Claude Gardin et Jacques Bertin, dont les enseignements étaient précédemment « hors division ».

Tableau 6.
L’évolution de la division « Sémantique, sémiologie et linguistique » de la VIe Section de l’EPHE, de sa création en 1966-1967 à l’année académique 1975-1976.

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Note : les relevés d’enseignement n’étant pas disponibles pour les années 1970-1971 et 1972-1973, les espaces ont été laissés vacants.

Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Deux tendances principales sont visibles dans les premières années de la division. D’abord, la part croissante occupée par les questions littéraires : Barthes y consacre son séminaire à partir de 1967-1968, qui donne lieu à la publication de l’analyse sémiotique de Sarrasine de Balzac, S/Z (1970). Greimas, la même année, s’intéresse aux structures narratives, puis Jean-Claude Gardin étudie l’application de systèmes de traitement automatique de l’information aux textes littéraires et Louis Marin analyse les relations image-texte. En 1969-1970, le remplacement de Roland Barthes par Gérard Genette, qui démarre ensuite son séminaire de « Sémiotique littéraire » renforce la focalisation sur la littérature. Maître de conférences à la vie section à partir de 1967 et élu DE en 1972, Genette a alors déjà publié les deux premiers volumes des Figures (1966, 1969) et se prépare à quitter l’orbite de Tel Quel pour créer la revue de théorie littéraire Poétique en 1970 avec Hélène Cixous et Tzvetan Todorov. Les nouveaux développements de la linguistique ne sont pas en reste, comme en témoignent les enseignements d’Eliséo Veron et de Sophie Fisher, de François Récanati et surtout d’Oswald Ducrot. Ensuite, on observe l’expression récurrente de la volonté de construire des approches théoriques générales des objets linguistiques, littéraires et artistiques appuyées sur la sémiologie, la sémiotique et la sémantique, également enseignées dans les EPRASS. Ainsi en 1966-1967, Rygaloff affirme que « c’est principalement au niveau de la théorie, et seulement de façon accessoire dans ses applications au chinois, qu’ont été abordés […] les problèmes de définition et de conception qui se posent à propos des unités linguistiques de tous ordres27 ». Greimas cherche à « préciser le statut des théories du langage, ainsi que la nature et l’organisation de l’espace épistémologique qu’elles recouvrent28 », et embrasse une importante variété d’applications possibles de travaux de « spécialistes, ou sémioticiens cherchant à se spécialiser29 ». C’est un pôle de spécialistes du langage qui se constitue, et qui apparaît, malgré sa faiblesse numérique par rapport à d’autres ensembles disciplinaires, relativement autonome30. La division SSL s’établit autour d’approches théoriques et méthodologiques similaires appliquées à des objets divers, alors que la sociologie de la littérature goldmannienne tentait au contraire de s’imposer comme spécialité à l’intérieur de la sociologie.

Les membres de la division SSL sont les éléments moteurs d’une tentative de renouvellement des études littéraires engagée autour du structuralisme et de la critique de l’enseignement littéraire dans le secondaire et le supérieur. Appuyées sur des appropriations variées de la linguistique structurale, du formalisme russe et de la psychanalyse, les théories littéraires élaborées dans ce groupe hétérogène se sont progressivement spécialisées sur l’analyse interne des textes. Le n° 8 de Communications consacré à l’analyse structurale des récits (1966), les travaux de Barthes, de Genette, de Todorov, ainsi que certains textes de Greimas diffusés bien au-delà de la vie section sont centraux dans cette évolution, permise par la refonte des études littéraires et renforcée par le développement des lettres modernes dans les années 1960 et 1970. Enfin, le groupe a bénéficié de la « pluralité des principes de hiérarchisation » (Bourdieu 1984 : 150 sq.) ayant cours dans les espaces académiques et intellectuels : relais médiatiques, alliances avec des avant-gardes littéraires qui ont associé les théories à une radicalité politique et esthétique, implication ponctuelle dans des initiatives pédagogiques, investissement d’instances éditoriales… L’évolution de la division SSL permet ainsi de faire plusieurs constats. D’abord celui du succès de l’initiative collective, appuyée sur une relative cohérence paradigmatique et sur un faisceau de cadres théoriques, méthodologiques et disciplinaires relativement proches, par opposition à l’héritage individuel qui caractérise la sociologie de la littérature goldmannienne. Ensuite celui de l’investissement de deux référentiels disciplinaires – la linguistique et les études littéraires – par opposition à la marginalisation de la sociologie de la littérature goldmannienne dans la sociologie. Enfin, l’absence initiale de structure disciplinaire propre à l’étude des objets linguistiques, littéraires et artistiques dans la vie section a sans doute favorisé le passage d’un réseau diffus à un pôle constitué sur la base de proximités théoriques, académiques et sociales.

Ces oppositions entre les héritiers des premiers spécialistes de littérature à la vie section se sont un temps manifestées et retraduites sous différentes formes, notamment par des prises de position intellectuelles et des épisodes conflictuels. Pourtant, la génération des élèves de Barthes, Goldmann et Francastel – respectivement Gérard Genette et Tzvetan Todorov, Jacques Leenhardt, Hubert Damisch – se détache de la sociologie et se rassemble à plus long terme au pôle lettres et arts qui s’institutionnalise dans l’EHESS, à la faveur des politiques de regroupement d’unités de recherches du CNRS. En sociologie, l’étude des arts et de la littérature s’institutionnalise également dans les décennies suivantes, tant du côté des laboratoires (Raymonde Moulin avait créé en 1983 le Centre de sociologie des arts, qui a ensuite intégré l’actuel Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron) que des revues ou des associations de recherche, comme en témoigne la revue Sociologie de l’Art, créée en 1992 par le comité « Sociologie de l’art » de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) (Péquignot 2005). Dans le même temps, la sociologie de la littérature d’inspiration bourdieusienne se développe à l’intérieur de la sociologie et dans un dialogue croissant, quoique parfois conflictuel, avec les études littéraires. Ces divisions et ces alliances, qui prennent leur sens dans des temporalités plus étendues que ce que la chronologie officielle de l’enseignement supérieur et de la recherche peut laisser entendre, soulignent s’il le fallait encore qu’il n’y a pas de création institutionnelle ex nihilo mais bien « des recyclages de traces de collectifs plus anciens, même si les créateurs sont portés à l’oublier » (Brian & Jaisson 1988 : 66).

Conclusion

On espère avoir montré comment certaines logiques de (re)configuration disciplinaire et de spécialisation peuvent se déployer dans un espace initialement dépourvu de divisions disciplinaires mais profondément marqué par les transformations des espaces académiques et intellectuels. L’évolution de la sociologie de la littérature de Goldmann semble pâtir de ces transformations et ne trouver sa place que dans les circuits internationaux propres à la spécialité. L’évolution de la philosophie, que nous n’avons pu traiter ici, participe de sa mise à l’écart. Pourtant, contre « l’illusion de l’autarcie » (Convert & Heilbron 2005 : 20), c’est à la fois dans les disciplines et en dehors de celles-ci qu’il faut comprendre l’évolution des spécialités. La sociologie de la littérature, prise dans les logiques d’institutionnalisation de ses deux disciplines de tutelle, la sociologie et les études littéraires, en est une illustration.

Le développement de la sociologie de la littérature s’appuie sur un réseau structuré et hiérarchisé qui peut être vécu et défendu sur le même mode que le serait l’appartenance disciplinaire. L’émergence de la division SSL à la vie section semble suivre un mouvement inverse. Elle est a minima paradoxale : elle légitime et promeut de nouvelles approches et une spécialisation sur l’objet littéraire, qui ne sont pourtant pas uniquement le fait de spécialistes de littérature. Mais là encore, la réinscription de ce – tout petit – groupe de producteurs intellectuels dans les évolutions plus amples des champs académiques et intellectuels, et la prise en compte de leurs productions fournissent des éléments d’explications sur le rôle capital joué par le référent disciplinaire dans leur succès en France et à l’étranger. En effet, la prégnance de la question de la « littérarité » dans leurs travaux – principe organisateur de la littérature s’il en est – comme le fait que les membres littéraires de la division SSL se consacrent à la production théorique et métathéorique, relativement éloignée de questionnements pédagogiques, s’ajoutent au prestige accordé à la théorie dans les sciences humaines et sociales. La dynamique de ce groupe se rapproche dès lors bien de celle de la « régression vers la pureté professionnelle » identifiée par Andrew Abbott (Abbott 2001 : 146), pour qui celle-ci s’articule nécessairement avec la diffusion d’approches concurrentielles de l’objet d’étude tout en plaçant ses agents en haut de la hiérarchie de la discipline.

Annexe

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1 Merci à Jérémy Sinigaglia et Adrien Thibault pour leurs suggestions et leur patience pendant l’élaboration de cet article, à Julien Duval pour sa

2 En France, l’agrégation est un concours de recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire ou de l’enseignement supérieur.

3 La « collation des grades » est le procédé selon lequel les diplômes nationaux délivrés par certains établissements d’enseignement supérieur après

4 Voir par exemple le projet de Fernand Braudel pour la création d’une « Faculté des Sciences économiques, sociales et politiques ». Archives de l’

5 En supprimant la propédeutique, la réforme Fouchet fait entrer les fléchages disciplinaires plus tôt dans le parcours des étudiants à l’université.

6 La loi d’orientation de l’enseignement supérieur ou loi Edgar Faure réforme la structure administrative des universités (représentativité dans

7 Les directeurs d’études (DE) « non-cumulants », c’est-à-dire ceux qui enseignaient à titre principal à la VIe section, ne composaient au départ qu’

8 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Rapport Roncayolo (novembre 1968) ».

9 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « EPRASS – Historique et finalités (1968) ».

10 Lanson constitue l’histoire littéraire comme une discipline au sein de la Nouvelle Sorbonne au tournant du xxe siècle. La critique littéraire doit

11 La discipline se développe au cours de cette décennie : la Revue française de sociologie est créée en 1960, l'enseignement de sciences économiques

12 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Rapport Roncayolo (novembre 1968) ».

13 Il serait tentant de lire dans la construction de la division SSL, voire dans le développement de la sémiologie, un phénomène d’innovation par « 

14 Les critiques littéraires Georges Poulet, Jean Starobinksi et Jean-Pierre Richard, et dans une moindre mesure Jean Rousset, Marcel Raymond et

15 Annuaire 1968-1969 : 120.

16 Annuaire 1967-1968 : 244-245.

17 Ibid. :245.

18 Architecture gothique et pensée scolastique d’Erwin Panofsky et La Culture du pauvre de Richard Hoggart sont respectivement traduits en 1967 et

19 Né à Genève en 1942, ayant également travaillé avec Jean Piaget, Jacques Leenhardt étudie la philosophie puis la sociologie à Paris. Il envisage

20 Annuaire 1967-1968 : 258.

21 Annuaire 1968-1969 : 320.

22 C’est notamment le cas de Michael Löwy qui aborde la littérature dans plusieurs travaux. Il a par ailleurs coécrit avec Sami Naïr une introduction

23 Entretien avec Jacques Leenhardt, 5 juillet 2014.

24 Ibid.

25  Ibid., et entretien avec Annie Goldmann, 2 novembre 2017, réalisé en collaboration avec Quentin Fondu.

26 Ibid.

27 Annuaire 1967-1968 : 222.

28 Ibid. : 226.

29 Ibid.

30 Godechot montre ainsi qu’entre 1971 et 1975 les membres de la division SSL sont relativement isolés – Barthes mis à part – et ne collaborent que

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1 Merci à Jérémy Sinigaglia et Adrien Thibault pour leurs suggestions et leur patience pendant l’élaboration de cet article, à Julien Duval pour sa relecture et à Mathieu Pastor pour son aide et ses conseils.

2 En France, l’agrégation est un concours de recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire ou de l’enseignement supérieur.

3 La « collation des grades » est le procédé selon lequel les diplômes nationaux délivrés par certains établissements d’enseignement supérieur après leur validation par l’État ou ses représentants permettent l’obtention de grades universitaires (aujourd’hui : baccalauréat, licence, master, doctorat). Pour les établissements, la collation des grades impose de respecter les cadres nationaux des formations universitaires et donc d’adapter leurs enseignements.

4 Voir par exemple le projet de Fernand Braudel pour la création d’une « Faculté des Sciences économiques, sociales et politiques ». Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Projet de création d’une Faculté des sciences humaines et sociales (juin 1958) ». Sur l’échec de ce projet et l’investissement consécutif dans la MSH, voir Mazon 1988.

5 En supprimant la propédeutique, la réforme Fouchet fait entrer les fléchages disciplinaires plus tôt dans le parcours des étudiants à l’université. Entre autres modifications de l’enseignement supérieur, elle crée les IUT, met en place le DEUG et l’alternative licence/maîtrise dans le deuxième cycle. Voir le décret n° 66-412 du 22 juin 1966.

6 La loi d’orientation de l’enseignement supérieur ou loi Edgar Faure réforme la structure administrative des universités (représentativité dans certaines instances décisionnelles, autonomie financière, statuts d’établissement et des personnels) et remplace les facultés par les UER (Unités d’Enseignement et de Recherche). Voir la loi n° 68-978 du 12 novembre 1968.

7 Les directeurs d’études (DE) « non-cumulants », c’est-à-dire ceux qui enseignaient à titre principal à la VIe section, ne composaient au départ qu’un tiers du corps enseignant de l’établissement, les deux tiers restants étant composés de DE « cumulants », c’est-à-dire employés à titre principal dans une autre institution – le CNRS en particulier – et n’enseignant à la VIe section qu’en plus de cette activité (Heilbron 2015 : 150). D’après le « Projet de revalorisation de la carrière des directeurs d’études non cumulants à l’École Pratique des Hautes Études », les DE « non cumulants » composaient quasiment la moitié de l’effectif total de la VIe section au 1er juin 1966. Archives de l’EHESS, fonds Louis Velay, chemise « Position de l’école dans la recherche » (1966). Voir aussi Revel & Wachtel 1996 : 22.

8 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Rapport Roncayolo (novembre 1968) ».

9 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « EPRASS – Historique et finalités (1968) ».

10 Lanson constitue l’histoire littéraire comme une discipline au sein de la Nouvelle Sorbonne au tournant du xxe siècle. La critique littéraire doit selon lui « restituer l’œuvre dans ses conditions de production, en prenant en compte non seulement l’auteur mais aussi la société de son temps et sa première réception » (Sapiro 2014 : 14). L’importante réception de ce programme et le rassemblement de ses promoteurs autour de la Revue d’Histoire Littéraire de la France, fondée en 1894, ont contribué à son succès dans l’enseignement.

11 La discipline se développe au cours de cette décennie : la Revue française de sociologie est créée en 1960, l'enseignement de sciences économiques est sociales est introduit dans le secondaire en 1966. Une section « Sociologie et démographie » est créée au Conseil consultatif des universités (CCU, ancêtre du Conseil national des universités ou CNU) en 1969.

12 Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Rapport Roncayolo (novembre 1968) ».

13 Il serait tentant de lire dans la construction de la division SSL, voire dans le développement de la sémiologie, un phénomène d’innovation par « hybridation de rôles ». La sémiologie pourrait en effet être lue, suite au départ de certains de ses promoteurs de la division de « sociologie et ethnologie » vers la division SSL, comme une tentative d’ « adapter les méthodes et les techniques de l’ancien rôle aux matériaux du nouveau, dans le but délibéré de créer un nouveau rôle » (« fitting the methods and techniques of the old role to the materials of the new one, with the deliberate purpose of creating a new role », Ben-David & Collins 1966 : 459). Pourtant, la lecture intra-institutionnelle et focalisée sur les labels disciplinaires semble ici atteindre ses limites. En effet, Barthes n’est que ponctuellement inscrit en sociologie et sa sémiologie se nourrit de l’histoire des mentalités plutôt que de travaux sociologiques. Les chercheurs qui le rejoignent dans la division SSL sont issus d’autres disciplines (linguistique, études littéraires). Il faut ainsi nuancer l’idée du passage d’une discipline à une autre puisque ce sont plusieurs traditions et méthodes disciplinaires qui sont reformulées dans la sémiologie.

14 Les critiques littéraires Georges Poulet, Jean Starobinksi et Jean-Pierre Richard, et dans une moindre mesure Jean Rousset, Marcel Raymond et Albert Béguin, sont parfois regroupés sous ce label qui renvoie à une alliance de la linguistique structurale, de la phénoménologie et de la psychologie, développée dans des adaptations variées qui mettent l’accent sur la dimension expérimentale de la littérature et son rapport à la conscience.

15 Annuaire 1968-1969 : 120.

16 Annuaire 1967-1968 : 244-245.

17 Ibid. :245.

18 Architecture gothique et pensée scolastique d’Erwin Panofsky et La Culture du pauvre de Richard Hoggart sont respectivement traduits en 1967 et 1970 aux Éditions de Minuit dans la collection « Le sens commun » dirigée par Pierre Bourdieu. Celle-ci a également accueilli des textes et des approches variées de l’étude des arts et de la littérature (le Mahler d’Adorno en 1976), des auteurs centraux pour le développement de la sémiologie et des théories littéraires (Émile Benveniste, Mikhaïl Bakhtine), de même que des auteurs de la division SSL (Oswald Ducrot, Louis Marin) et une Introduction à la sémiologie par Georges Mounin en 1970.

19 Né à Genève en 1942, ayant également travaillé avec Jean Piaget, Jacques Leenhardt étudie la philosophie puis la sociologie à Paris. Il envisage une thèse avec Henri Lefebvre sur la « sociologie de l’invention », puis s’inscrit avec Goldmann et, après le décès de celui-ci, termine sa thèse avec Barthes en 1972.

20 Annuaire 1967-1968 : 258.

21 Annuaire 1968-1969 : 320.

22 C’est notamment le cas de Michael Löwy qui aborde la littérature dans plusieurs travaux. Il a par ailleurs coécrit avec Sami Naïr une introduction à la pensée de Goldmann (Lucien Goldmann ou la dialectique de la totalité, 1973).

23 Entretien avec Jacques Leenhardt, 5 juillet 2014.

24 Ibid.

25  Ibid., et entretien avec Annie Goldmann, 2 novembre 2017, réalisé en collaboration avec Quentin Fondu.

26 Ibid.

27 Annuaire 1967-1968 : 222.

28 Ibid. : 226.

29 Ibid.

30 Godechot montre ainsi qu’entre 1971 et 1975 les membres de la division SSL sont relativement isolés – Barthes mis à part – et ne collaborent que peu avec des membres d’autres disciplines dans les jurys de thèse (Godechot 2011 : 11).

Un schéma du projet de Fernand Braudel pour la création d’une « Faculté des Sciences économiques, sociales et politiques ».

Un schéma du projet de Fernand Braudel pour la création d’une « Faculté des Sciences économiques, sociales et politiques ».

Source : Archives de l’EHESS, Fonds Louis Velay, chemise « Projet de création d’une Faculté des sciences humaines et sociales (juin 1958) ».

La Maison des sciences de l’homme au 54, boulevard Raspail à Paris, siège de la VIe section de l’EPHE puis de l’EHESS.

La Maison des sciences de l’homme au 54, boulevard Raspail à Paris, siège de la VIe section de l’EPHE puis de l’EHESS.

Source : Lucile Dumont.

Tableau 1.  Les enseignements hors divisions disciplinaires à la VIe section de l’EPHE entre 1960-1961 et 1965-1966, et leurs enseignants principaux.

Tableau 1.
Les enseignements hors divisions disciplinaires à la VIe section de l’EPHE entre 1960-1961 et 1965-1966, et leurs enseignants principaux.

Source : Annuaires de la VIe section.

Tableau 2.  Mémoires et thèses soutenus à la VIe section entre 1952 et 1966 avec la participation de L. Goldmann et/ou de R. Barthes dans la direction ou le jury (sur un total de 252 mémoires et 138 thèses de 3e cycle soutenus pendant cette période)

Tableau 2.
Mémoires et thèses soutenus à la VIe section entre 1952 et 1966 avec la participation de L. Goldmann et/ou de R. Barthes dans la direction ou le jury (sur un total de 252 mémoires et 138 thèses de 3e cycle soutenus pendant cette période)

Source : Annuaires de la VIe section.

Tableau 3.  Les enseignements de la division « Sociologie et ethnologie » puis « Sociologie, ethnologie et psychologie sociale » et leurs enseignants, de 1956-1957 à 1965-1966.

Tableau 3.
Les enseignements de la division « Sociologie et ethnologie » puis « Sociologie, ethnologie et psychologie sociale » et leurs enseignants, de 1956-1957 à 1965-1966.

Note : on a relevé tous les enseignements figurant dans les Annuaires, sauf les « conférences complémentaires » et les enseignements « expérimentaux » et « préparatoires », non réguliers, souvent identiques aux enseignements principaux, et dont les comptes rendus ne sont pas systématiques.
Voir Annexe.

Source : Annuaires de la VIe section.

Tableau 4.  Les nouvelles divisions de la VIe section de l’EPHE en 1966-1967, et le nombre d’enseignements par division.

Tableau 4.
Les nouvelles divisions de la VIe section de l’EPHE en 1966-1967, et le nombre d’enseignements par division.

Source : Annuaires de la VIe section.

Figure 1.  La répartition des enseignants de la division « Sociologie et ethnologie » vers sept des nouvelles divisions créées en 1966-1967, selon leur ancienneté et la part de directeurs d’études.

Figure 1.
La répartition des enseignants de la division « Sociologie et ethnologie » vers sept des nouvelles divisions créées en 1966-1967, selon leur ancienneté et la part de directeurs d’études.

Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Tableau 5.  Les séminaires de « Sociologie de la littérature et de la philosophie » de Lucien Goldmann puis ceux de « Sociologie de la littérature » de Jacques Leenhardt à la VIe section de l’EPHE, de l’année académique 1959-1960 à 1975-1976.

Tableau 5.
Les séminaires de « Sociologie de la littérature et de la philosophie » de Lucien Goldmann puis ceux de « Sociologie de la littérature » de Jacques Leenhardt à la VIe section de l’EPHE, de l’année académique 1959-1960 à 1975-1976.

Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Tableau 6.  L’évolution de la division « Sémantique, sémiologie et linguistique » de la VIe Section de l’EPHE, de sa création en 1966-1967 à l’année académique 1975-1976.

Tableau 6.
L’évolution de la division « Sémantique, sémiologie et linguistique » de la VIe Section de l’EPHE, de sa création en 1966-1967 à l’année académique 1975-1976.

Note : les relevés d’enseignement n’étant pas disponibles pour les années 1970-1971 et 1972-1973, les espaces ont été laissés vacants.

Source : Annuaires de la VIe section de l’EPHE.

Lucile Dumont

École des hautes études en sciences sociales/Centre européen de sociologie et de science politique-Centre de sociologie européenne (EHESS, CESSP-CSE)

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