Le Savant et le Populaire est à peu de choses près contemporain de l’essor, à l’orée des années 1990, d’un vaste ensemble de recherches, en grande partie initiées outre-Atlantique, fondées sur la mise à l’épreuve empirique des propositions théoriques de Bourdieu, et plus précisément des thèses exposées dans La Distinction. Cette mise à l’épreuve, qui s’est appuyée le plus souvent sur le recours aux outils de l’analyse statistique de données d’enquête, se donnait pour ambition de soumettre la « robustesse » des thèses de Bourdieu à l’épreuve des faits. Nombre des auteurs qui ont contribué à cette entreprise de relecture critique empiriquement équipée des thèses de Bourdieu ont été amenés à mobiliser ou à élaborer eux-mêmes des modèles théoriques alternatifs, ou à tout le moins à en esquisser les contours.
Deux séries de publications jalonnent l’émergence de ces « distinction studies », pour reprendre l’expression de Julien Duval (2010). L’ouvrage de Michèle Lamont, Moral, Money and Manners, en 1992, traduit en français en 1995 sous le titre La morale et l’argent (Lamont 1995 [1992]), d’une part, et la série d’articles publiés à partir de 1992 par Richard Peterson et divers co-auteurs sur le thème de l’omnivorité (Peterson 1992 et 1997 ; Peterson & Simkus 1992 ; Peterson & Kern 1996). L’ouvrage de Michèle Lamont, à partir d’une double série d’entretiens menés auprès de cadres supérieurs et de managers dans deux agglomérations françaises (Paris et Clermont-Ferrand) et étasuniennes (Boston et Minneapolis), entendait notamment souligner la forte idiosyncrasie des formes de cooptation et de clôture à l’œuvre au sein des classes supérieures des deux pays, et s’appuient sur des frontières symboliques davantage liées aux critères esthétiques et culturels en France, tandis qu’aux États-Unis, prévalaient plutôt, selon l’auteure, des critères d’ordre moral et économique. La série d’articles de Peterson et de ses co-auteurs soulignait quant à elle l’émergence d’une hiérarchisation sociale des préférences et des habitudes culturelles davantage fondée sur le degré de diversité des répertoires de pratiques et de goûts, plutôt que sur l’opposition des répertoires savants et populaires associée, à tort ou à raison, j’y reviendrai, au Bourdieu de La Distinction. Ce corpus s’est ensuite enrichi, notamment des thèses développées une dizaine d’années plus tard par Bernard Lahire dans le registre voisin de la « dissonance culturelle » (Lahire 2004).
Dans ce contexte, il est notable que la référence à l’ouvrage de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, qui proposait lui aussi, à sa manière, une relecture critique de la sociologie de Bourdieu, a été en revanche assez peu mobilisée. Cette marginalisation tient sans doute pour partie au fait que, jamais traduit en anglais, Le Savant et le Populaire demeure peu connu à l’étranger, en particulier dans le monde anglo-saxon, où ces recherches se sont principalement développées depuis une vingtaine d’année. Il ne me semble pas pourtant que les obstacles linguistiques à la circulation de l’ouvrage épuisent l’explication de cette quasi-absence, qui doit aussi beaucoup, me semble-t-il, à la forme de l’ouvrage, au fait en particulier qu’il prétend ouvrir le débat entre les propositions théoriques existantes plutôt que leur opposer une alternative.
Le livre de Grignon et Passeron porte la marque d’une double filiation. Celle de Pierre Bourdieu, bien sûr, dont les deux auteurs ont été proches, mais aussi celle de Richard Hoggart, dont l’un et l’autre ont contribué à diffuser l’œuvre en France (Hoggart 1970 [1957]), et, plus largement des cultural studies, deux filiations que l’ouvrage met en tension, en en pointant les dérives réciproques. Dérive « misérabiliste », s’agissant de la filiation bourdieusienne, qui porte à envisager les cultures populaires sous l’angle exclusif de leur domination ; dérive « populiste », s’agissant de l’héritage des cultural studies, qui, tout à la célébration de l’autonomie de ces répertoires populaires, oublie les rapports de domination dans lesquels ils s’inscrivent. Cette mise en tension ne constituait pas à proprement parler un corps d’hypothèses ou une théorie alternative aux deux courants théoriques dont elle s’alimentait, mais une invitation au dépassement de leurs apories. Il faut du reste garder en tête qu’en France en particulier, cette double filiation structurait aussi, à l’époque, la construction de doctrines de politique culturelle opposées. Celle, pour aller vite, de la démocratisation culturelle, qui se donnait pour objectif l’accès du plus grand nombre aux répertoires consacrés et celle de la démocratie culturelle, qui visait à l’épanouissement et à la reconnaissance de la diversité des répertoires et des esthétiques (Bellavance et al. 2000).
La forme même de l’ouvrage, en mettant parfois clairement en avant leurs désaccords, traduisait l’ambivalence de la position des auteurs sur ces questions, leur « embarras », pour reprendre le terme utilisé dans l’avant-propos du livre. Plus de vingt-cinq ans après sa parution, il semble ainsi que Le Savant et le Populaire désignait un horizon de recherche ouvert qui invitait à une sociologie de la domination symbolique attentive à l’autonomie relative des cultures dominées, laquelle n’était pas nécessairement perçue comme synonyme de résistance mais pouvait aussi correspondre simplement à l’oubli ou la neutralisation transitoire des rapports de pouvoir symboliques entre les classes sociales. Il augurait aussi – puisque, comme on vient de le rappeler, le débat ne se cantonnait pas à la sphère académique – d’un dépassement possible des clivages fondateurs de la doctrine française en matière de politique culturelle.
On perçoit ainsi le parti empirique qui aurait pu être tiré de ce programme et l’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles celui-ci ne s’est pas pleinement imposé dans le champ des « distinction studies » évoqué plus haut. La première raison qui vient à l’esprit est assez prosaïque. Elle tient au fait que ce programme s’avérait assez rétif aux formes ordinaires d’opérationnalisation de la statistique d’enquête à laquelle s’abreuve une bonne part des recherches menées dans ce champ. Il n’est en effet pas aisé d’objectiver les gradations du consentement à la domination ou, au contraire, de la résistance à l’ordre de la légitimité culturelle au travers de questionnaires qui renseignent pour l’essentiel des indicateurs relatifs à l’orientation des préférences et à la fréquence des pratiques. De nouveau, le fait que l’ouvrage emprunte la forme du débat décourage sa mobilisation comme sa mise à l’épreuve. Le livre ne défend pas de thèse univoque et n’offre pas de prise évidente au test d’hypothèse.
La deuxième raison pour laquelle Le Savant et le Populaire n’est pas parvenu à faire école dans le champ de la sociologie culturelle des rapports de classes dans lequel il semblait devoir s’inscrire, tient sans doute aussi aux critiques assez vives dont l’ouvrage a fait l’objet, en particulier chez Bourdieu et les chercheurs qui se réclamaient de son influence. Ces critiques culminent dans le chapitre 2 des Méditations pascaliennes de Bourdieu (« Les trois formes de l’illusion scolastique », Bourdieu 2003 [1997] : 71-132). La charge de Bourdieu contre « l’esthétisme populiste » des entreprises de réhabilitation des cultures populaires (Bourdieu 2003 [1997] : 109-111), semble en effet très directement dirigée contre Le Savant et le Populaire, même si ni l’ouvrage ni ses auteurs n’y sont cités :
Le culte de la « culture populaire » n’est, bien souvent, qu’une inversion verbale et sans effet, donc faussement révolutionnaire, du racisme de classe qui réduit les pratiques populaires à la barbarie ou à la vulgarité : comme certaines célébrations de la féminité ne font que renforcer la domination masculine, cette manière en définitive très confortable de respecter le « peuple », qui, sous l’apparence de l’exalter, contribue à l’enfermer ou à l’enfoncer dans ce qu’il est en convertissant la privation en choix ou en accomplissement électif, procure tous les profits d’une ostentation de générosité subversive et paradoxale, tout en laissant les choses en l’état, les uns avec leur culture (ou leur langue) réellement cultivée et capable d’absorber sa propre subversion distinguée, les autres avec leur culture ou leur langue dépourvues de toute valeur sociale ou sujettes à de brutales dévaluations que l’on réhabilite fictivement par un simple faux en écriture théorique. (Bourdieu, 2003 [1997] : 110-111.)
Il me semble que l’effet propre de la rupture, personnelle et intellectuelle, de Grignon et Passeron avec Bourdieu dans la marginalisation relative de la référence aux premiers, au sein d’un segment de la recherche en sciences sociales où la référence à Bourdieu est restée dominante, ne doit évidemment pas être occultée1.
Au total, le fait que Le Savant et le Populaire soit resté assez largement extérieur au corpus théorique mobilisé par les « distinction studies » a sans doute privé ce courant de recherche de l’attention à l’ensemble des opérations et des médiations qui rendent possible l’exercice de la domination symbolique, y compris contre l’expression de résistances, et qui signent l’originalité de la contribution de Grignon et Passeron. Et cette attention semble d’autant plus nécessaire que, du fait notamment du développement de l’industrie de la culture et des médias, la multiplication des acteurs de la prescription culturelle affecte inévitablement les conditions d’exercice monopoliste de cette domination. De ce point de vue, l’ouvrage de Grignon et Passeron suggère que le changement des formes dans lesquelles s’exprime aujourd’hui la dimension culturelle des rapports de classe est aussi, pour partie, un changement de fond. Le régime « pluraliste » et « ouvert » qui s’établit par exemple dans la montée de l’éclectisme des goûts et des pratiques ainsi que dans le brouillage des frontières entre les répertoires, a aussi pour corollaire que la domination, pour perdurer, requiert un travail continu d’adaptation à des normes changeantes dans leur contenu – travail qui n’est pas nécessaire lorsque prévaut l’opposition binaire et fermement relayée par l’institution scolaire, en particulier, du savant et du populaire.

