Faire un retour réflexif sur ce moment d’élaboration de l’ouvrage Le Savant et le Populaire que fut le séminaire de l’année 1982 suscite en moi un trouble sentiment à l’égard des souvenirs d’alors, et à l’égard de la position que je suis censée prendre à présent sur le dessein et les effets méthodologiques ultérieurs de ce livre. Car j’étais mal à l’aise dans ce séminaire, malaise au regard des propositions avancées dans cet ouvrage, et plus encore mal à l’aise dès que l’on parle de culture populaire. Et pourtant, il me faut avouer que ce séminaire a déstabilisé mes manières de faire de la sociologie, alors que je n’endosse pas complètement le canevas légitime construit par Grignon et Passeron. Cet état d’esprit paradoxal est sociologiquement explicable dès lors que l’on tente d’objectiver en miroir les raisons d’une aversion pour « le populaire » et les raisons d’une gêne sociale lors des séances de ce séminaire. Cette tension paradoxale a orienté ma lecture de la « littérature paysanne », et constitué le ressort sur lequel j’ai construit mon rapport à l’Association des Écrivains-Paysans (AEP). Si cette expérience à la fois sociale et scientifique n’a jamais été traduite en termes de rapport au « populaire », il convient néanmoins d’interroger cet évitement de façon réflexive pour mettre au jour la part d’inconscient social dû à ma position sociale d’origine, et la part proprement scientifique qui réfute le point de vue légitimiste, dès lors qu’il s’octroie le droit de qualifier de populaire tout ce qui ne ressort pas de son périmètre.
Je me souviens d’un séminaire à deux voix qui se cherchaient, s’écartaient, se croisaient, et bataillaient en une joute oratoire qui résonnait tel un match de tennis. Je me souviens de la polyphonie des deux officiants à mesure du souffle de leur pensée, des scansions de leurs arguments arrimés les uns aux autres, et de la rythmique donnée à un travail en train de s’élaborer sous nos yeux. Les séances donnaient matière à une conversation au sens noble du terme entre deux sociologues rompus à travailler ensemble, à partir de schèmes théoriques et méthodologiques partagés, décidés à soumettre à la critique les conclusions de La Distinction (Bourdieu 1979). L’impression me reste qu’ils parlaient pour eux, entre eux, par spectre de Bourdieu interposé, et que nous, jeunes chercheur·e·s dans l’auditoire, servions de miroir réfléchissant, renvoyant ou relançant leur dialogue. Le rythme effréné de leur pensée suscitait le quasi silence du public, comme en atteste dans l’ouvrage la rareté des prises de paroles (au nombre de neuf) lors de ce séminaire. Ces interventions avaient ainsi moins pour but d’insérer les questions du public dans la fabrique du Savant et [du] Populaire, que de témoigner qu’il s’agissait bien d’un séminaire. Elles font figure de faire-valoir ou de pause pour relancer une idée. Ce séminaire était traversé par une hiérarchie de légitimités, au sein de laquelle Grignon et Passeron discutaient en pensant, tandis que le public discutait leur pensée. Les effets de la domination symbolique étaient à l’œuvre dans l’espace du séminaire, mais nul n’y prêtait attention puisqu’en principe, elle ne concernait que l’espace de la littérature. Pourtant, la domination symbolique jouait entre les deux professeurs et les auditeurs, et entre les auditeurs pareillement. Dans mon souvenir, corrigé par les noms mentionnés dans le livre, les anciens étudiants ou collaborateurs de Jean-Claude Passeron composaient le gros des troupes1. Tel n’était pas mon cas, même si j’avais été son étudiante en licence de sociologie, lorsque Passeron était assistant de Raymond Aron à la Sorbonne. Sa rigueur méthodologique, son raisonnement en « scolies », et jusqu’à sa redingote noire, très Troisième République, m’impressionnaient déjà. La familiarité des jeunes chercheur·e·s avec le travail de Passeron m’a tout de suite donné le sentiment d’une mise à l’écart. Je me sentais comme une sorte de « petit chose » au féminin (Daudet 1868) fourvoyé dans la cour des grands – cour masculine de surcroît. À la faveur des enseignements de Pierre Bourdieu, j’avais déjà pris conscience que mon doctorat, dirigé par Placide Rambaud – à la trajectoire peu légitime selon la définition universitaire (Lagrave 2009) – constituait certes un moment décisif d’une ascension sociale inespérée, mais sans pour autant me donner les clefs des codes académiques. La publication de l’ouvrage issu de ma thèse, Le Village romanesque (Lagrave 1980), me donna juste ce qu’il faut d’assurance pour participer à ce séminaire – assurance bien vite défaite puisque je ne m’étais pas posé les « bonnes » questions. La « littérature paysanne » me semblait emblématique des cas susceptibles d’explorer la tension entre savant et populaire, de sorte que, confiante, curieuse et désireuse de progresser, j’investissais ce séminaire comme une sorte de planche de salut. Il le fut à plus d’un titre, tout en se transformant en examen de passage, concernant tant mes connaissances que ma trajectoire sociale.
Dans mon parcours professionnel, le séminaire de 1982 fut l’un de ces moments de remise à ma place, où l’ascension sociale revient en boomerang pour signifier que vous êtes déplacée, à une place qui ne compte pas, à une place que je n’aurais jamais dû occuper. Les deux enseignants, héritiers de Bourdieu quoique volontiers hérétiques, et leur public d’affiliés composaient un cercle enchanté dans lequel j’avais l’impression d’incarner la figure du « populaire » en transition sociale ascendante (Pasquali 2014), éternelle boursière méritante (Lagrave 2010). Médusée et larguée je fus, tant la distance avec mon propre travail se creusait à mesure des séances, tant l’enjeu théorique et méthodologique m’apparaissait encore obscur. Et cette décentration, inséparablement sociale et scientifique, s’est traduite par la hardiesse de poser trois questions qui tombent à plat, incompréhensibles d’ailleurs à la relecture, mais signe toutefois que j’avais osé les poser (Grignon & Passeron 1989 : 97, 107, 138).
Ces questions retraduites à l’écrit attestent une forme de protestation concernant l’analyse de la place de Georges Navel (Navel 1945) dans le contexte littéraire de son temps, et d’un appel à prendre au sérieux, par exemple, les correspondances d’ouvriers (Rancière 1981). Où classer Georges Navel, publié chez Gallimard, préfacé par Giono, et ami de Bernard Groethuyssen ? Dans la littérature « populaire » – parce qu’autodidacte, bien qu’ayant suivi les cours de l’Université syndicale – ou parmi les écrivains légitimes ? Ma volonté, je m’en souviens, était d’obliger Grignon et Passeron à venir sur le terrain d’exemples empiriques, et de montrer que l’ambivalence de la position de Georges Navel participant des deux mondes, était un cas emblématique qui déjouait les classifications et les classements opérés par les deux démarches opposées.
Ces questions posées et celles pendantes témoignent d’un essai infructueux pour revenir à des exemples empiriques mettant à l’épreuve les approches proposées. À chaque question, je fus renvoyée dans les cordes, dans une position d’avocate de la « cause du peuple », par des réponses qui détournent ou contournent la question pour poursuivre, sans attendre, la logique du séminaire. Cette condescendance bienveillante à laquelle le milieu académique m’avait habituée fut une opportune provocation pour clarifier dans quel camp méthodologique je me situais, entre populisme et misérabilisme – travail d’élucidation au demeurant impossible à faire sur le champ, mais qui ne laissait pas de me tarauder.
La panique mentale éprouvée lors de ce séminaire fit promptement place à une remise sur le métier du Village romanesque pour tenter, en bonne élève, d’appliquer les enseignements du séminaire et de préciser les raisons d’un passage à l’écriture d’autodidactes paysans peu attendus sur la scène littéraire. En passant aux travaux pratiques, avec en tête l’injonction de ne dériver ni vers le populisme, ni vers le misérabilisme, tout en rendant agissante la matrice de la domination sociale et symbolique, j’ai alors procédé à l’examen critique de cet ouvrage. Toutefois, à la relecture de l’article qui s’en est suivi (Lagrave 1988), force est de constater que je ne m’insère nullement dans la tension entre populisme et misérabilisme, tout en utilisant certains enseignements de ce séminaire. On remarque, en effet, un évitement de cette tension méthodologique qui se traduit par une sorte de louvoiement et de ruse pour à la fois saisir le rapport social – l'humiliation culturelle – à partir duquel se fonde la littérature paysanne, pour déconstruire la revendication de ces écrivains à l’authenticité, et pour mettre au jour les rapports de force et les distinctions, à l’intérieur d’un espace littéraire dominé.
Ce séminaire de 1982 fut ainsi tout à la fois un moment de bifurcation sociale d’une transition de classe inachevée, et de réévaluation de mon travail sur la littérature paysanne. En ce sens, il a constitué l’une des épreuves pour construire, de façon fragile et incertaine, un itinéraire social et professionnel plus légitime (Lagrave 2010). Mais simultanément, ces séances ont été un rappel à l’ordre légitime, censé se traduire par le recours à une approche sociologique croisant alternance et ambivalence (Grignon & Passeron 1989, chapitre 2). Ce séminaire fut dès lors une école de modestie et un défi pour retravailler une recherche antérieure.
En reprenant Le Savant et le Populaire pour relire les articles concernant la littérature paysanne que j’ai publiés ultérieurement, je n’ai pas tranché entre la dérive misérabiliste et le penchant populiste, pour mettre au jour les paradoxes dans lesquels les chercheur·es sont prises dès qu’ils et elles confrontent ces approches à des cas empiriques. En procédant par touches successives de déconstruction/reconstruction, on ne parvient toutefois pas à proposer une alternative claire et robuste. Cette contribution témoigne donc de l’état des réflexions suscitées par cette relecture, sans toutefois atteindre l’ambition souhaitée. Le Savant et le Populaire reste, dès lors, un défi pour une recherche plus armée et plus affinée.

