Le Savant et le Populaire ? Maintenant ? C’est, pour moi, un souvenir des années 1980 mais c’est aussi un livre bien présent en cette année 2017 : un ouvrage clef, je crois, de ma bibliothèque.
1.
C’est, tout d’abord, un souvenir du milieu des années 1980. À la Vieille Charité. Dans le quartier du Panier. En plein centre ville. C’est l’été sur Marseille. La canicule. Je suis jeune chercheur dans le nouveau centre de recherche EHESS et CNRS que dirige Jean-Claude Passeron. Nous venons de sortir le premier numéro de la revue Enquête : « À propos des cultures populaires », un débat de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (une des premières formes du texte qui deviendra Le Savant et le Populaire en 1989) et nous voilà submergés de demandes d’achat. Des centaines et des centaines de demandes. Paul Veyne vient d’écrire un article élogieux (intéressant et amusant, comme il en a le secret) dans Le Nouvel Observateur daté du 19-25 juillet 1985. Titre de cet article : « Doctor Miserabilis et Mister Populo. Quand la sociologie cesse d’être puissante et bête comme du Zola ». En toute urgence, en cette fin du mois de juillet, à Marseille, nous devons faire plusieurs nouvelles éditions du numéro 1 de la revue Enquête et organiser, nous-mêmes, l’envoi du texte aux particuliers et aux libraires qui le demandent. La Fnac Montparnasse, de la rue de Rennes, était très solliciteuse et je me souviens des lourds paquets de livres que nous portions à la poste voisine, plusieurs fois par semaine au début du mois d’août de cette année 1985.
L’article de Paul Veyne commençait ainsi :
Chic, enfin un livre qui va déplaire à tout le monde ! Et donc un livre qui dit vrai. Chacun sait, a su ou saura qu’il n’existe de vérité que des historiens ou des sociologues (c’est la même race), et plus généralement des interprètes : il n’y a pas de vérité des choses. Des vérités frustrantes nous viennent donc du sociologue Claude Grignon, subtil interprète de la culture populaire ; et de son complice Jean-Claude Passeron, qui a été co-auteur avec Bourdieu de La Reproduction et de ces Héritiers qui furent le premier détonateur de Mai 68. Seulement, ou j’avais mal compris La Reproduction ou Passeron a changé1.
Dans les années 1980, Claude Grignon et Jean-Claude Passeron sont en train – chacun à leur manière – de prendre leurs distances vis-à-vis de Pierre Bourdieu, maintenant au Collège de France. Claude Grignon a quitté la revue Actes de la recherche – dont il était une des chevilles ouvrières – et le centre de recherche de Pierre Bourdieu, et Jean-Claude Passeron, après avoir écrit sa thèse d’État en 1980, est nommé, en 1982, directeur d’études à l’EHESS. Il a 52 ans. Il publie régulièrement des articles d’épistémologie critiquant les positions de Pierre Bourdieu – articles qui formeront le cœur du livre Le Raisonnement sociologique publié en 1991 – et part, en 1983, à Marseille où il crée le Cercom (Centre d’enquêtes et de recherches sur la culture, la communication, les modes de vie et la socialisation) et l’Imerec (Institut méditerranéen de recherche et de création), « projet ambitieux » qu’il présente ainsi dans le journal Impressions du Sud de 1986 :
À Marseille, ma conviction est qu’on peut faire ce que j’appelle les trois D : Décentralisation, Déconcentration et Décloisonnement. Déconcentrer, c’est travailler à sortir de la logique des vastes institutions qui tendent à croître en s’alourdissant de divers phénomènes bureaucratiques. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de concentrer dans les mêmes institutions les nouvelles synergies (par exemple, entre les chercheurs et les artistes qui travaillent dans des univers étanches), il faut créer des instruments ad hoc, ne pas tout concentrer dans de grandes machines qui ne sont pas faites pour permettre les percées, les écarts à la norme2.
Depuis les années 1970, Jean-Claude Passeron s’intéresse aux cultures populaires. En 1970, il a traduit – en collaboration avec Françoise et Jean-Claude Garcia – le livre La Culture du pauvre de Richard Hoggart (1970), il en a aussi écrit la préface et la présentation française. Au même moment, il fonde, avec Michel Verret, le Lersco (Laboratoire d’études et de recherches sur la classe ouvrière) à Nantes. Dans les années 1990, Passeron organise, à Marseille, une journée autour de Richard Hoggart (physiquement présent) à la Vieille Charité. Les interventions de cette journée, complétées par plusieurs articles, donnent lieu à une publication (Passeron 1999). Durant l’année universitaire 1989-1990, Jean-Claude Passeron propose, à l’EHESS de Marseille, un séminaire qui s’intitule « Sociologie et sémiologie de réception des œuvres ». Il a alors une proximité théorique forte avec l’École de Constance (en particulier, les travaux de Jauss autour de la notion d’« horizon d’attente »). En 1989, Claude Grignon effectue, lui, la traduction et prépare la présentation du deuxième livre de Richard Hoggart à paraître en France, 33 Newport street (Hoggart 1991).
2.
Maintenant, Le Savant et le Populaire – dans sa forme définitive de 1989 – est devenu un des ouvrages essentiels de ma bibliothèque. C’est, pour moi, un outil épistémologique de première importance. Un instrument de travail et de réflexion qui ressemble au Métier de sociologue (Bourdieu et al. 1968). Les deux livres sont d’ailleurs construits de la même manière : des propos savants en première partie, un recueil de textes clés en deuxième partie3.
Le Savant et le Populaire est une porte d’entrée intéressante qui permet d’aller et de venir entre Pierre Bourdieu et Richard Hoggart, de « godiller » (pour reprendre une expression utilisée par Grignon et Passeron) entre deux types d’enquêtes incarnées par deux livres emblématiques : La Distinction (Bourdieu 1979) et La Culture du pauvre (Hoggart 1970)4. Le Savant et le Populaire valorise la consommation, la réception. Il éclaire, de manière remarquable, la notion de « consommation nonchalante », d’« attention oblique » développée par Richard Hoggart. J’aime relire la page 81 avec ces propos de Jean-Claude Passeron :
C’est l’oubli de la domination, non la résistance à la domination, qui ménage aux classes populaires le lieu privilégié de leurs activités culturelles les moins marquées par les effets symboliques de la domination. Si la parenthèse du dimanche, si les activités insulaires de l’aménagement de l’habitat ou l’activisme décontracté de la sociabilité entre pairs permettent le mieux de saisir dans sa cohérence symbolique l’univers culturel de la vie ouvrière et citadine […], c’est que ces conditions ménagent un univers soustrait à la confrontation, des moments de répit, des lieux d’altérité. Ce n’est pas un hasard si la riche moisson de « valeurs » et de « traits » populaires qu’engrange la description ethnographique de Hoggart s’est effectuée par une prospection du monde local ou familial de « l’entre-soi » populaire. Que ses expressions de la culture populaire « au repos » et « à distance » ne représentent pas un danger politique ou idéologique pour les classes dominantes est une autre histoire, qui ne saurait se substituer à la tâche de description qui incombe à la sociologie.
Le livre complexifie la dialectique dominé-dominant. Il lui donne une ouverture qui me semble anarchisante. Néo-wéberienne, dirait Passeron. Une nouvelle fenêtre, optimiste, sur l’avenir. Pas seulement pour les milieux dits « populaires » mais pour tous les milieux, les moments, les espaces dominés.
Par ce texte, nous entrons à l’intérieur d’un débat théorique qui valorise la fécondité du principe de la double lecture et de la double enquête. Les cultures populaires/dominées appellent deux lectures. Les groupes dominés ont une culture. Une culture autonome. Cette culture (qui semble autonome) est une culture dominée. Les deux grilles de lecture et d’interprétation sont contradictoires. L’une et l’autre sont insuffisantes, et l’une et l’autre sont « incontournables ». Claude Grignon prend des exemples concrets (125) :
Le jardinage ou le bricolage domestique demandent à être décrits à la fois comme une détente et comme une corvée, comme un plaisir désintéressé, pour lequel on ne compte ni son temps, ni sa peine, ni même son argent, et comme un calcul, comme ce dont les classes dominantes sont dispensées et comme ce dont elles sont exclues, etc. […] Ainsi la culture technique constitue à la fois un acquis, une « propriété » conquise par la classe ouvrière et une forme de culture dominée qui, outre qu’elle sert à la sélection de l’élite ouvrière, peut induire une forme particulière de reconnaissance des hiérarchies culturelles dominantes.
Le Savant et le Populaire est, me semble-t-il, à historiser, à contextualiser et à rapprocher de deux ensembles de recherches qui ont bouleversés les sciences sociales à la fin des années 1980 et au début des années 1990 : l’approche néo-wéberienne de Jean-Claude Passeron et la microhistoire italienne, revisitée par Jacques Revel et l’école des Annales (Collectif 1988). Et les livres suivants, que j’aime consulter et relire, sont à côté les uns des autres dans l’étagère « Passeron » de ma bibliothèque, à côté du Savant et du Populaire et des ouvrages cités plus haut. J’aime, par exemple, rapprocher les livres « néo-wéberiens » de Jean-Claude Passeron avec ceux de ses deux amis, Paul Veyne et Michel Foucault (Passeron 1991, 2006 ; Veyne 1971, 2008 ; Foucault 1994, 1973), mais aussi avec Olivier de Sardan 2008, Fabiani 2001, Revel 1996, Levi 1989 ou Ginzburg 1980.
3.
Je considère donc que Le Savant et le Populaire est un des livres les plus importants de ma bibliothèque avec, peut-être, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1970) de Mikhaïl Bakhtine, et La Société des individus (1991) de Norbert Elias. Le livre de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron m’a aidé à développer mes enquêtes sur l’histoire sociale du vélo et des spectacles sportifs comme le Tour de France cycliste (Gaboriau 1995, 2003). Il m’aide encore, au quotidien, à mettre en forme la sociologie historique des plaisirs populaires sur laquelle, en ce moment, j’écris mes prochains livres. Après avoir « godillé » de longues années sur deux terrains contrastés qui sont au cœur de ces livres : un village industriel du Choletais (dans l’Ouest de la France) et la ville de Marseille5.
La France est, en effet, une forme civilisatrice originale. C’est aussi un espace multiculturel marqué par trois faits historiques6 : 1. une centralité parisienne forte qui a accéléré la diffusion des valeurs lettrées ; 2. le refus par les classes populaires rurales d’une industrialisation qui remettait en cause leur mode de vie et leur raison d’être ; 3. une arrivée forte durant le xixe et le xxe siècles d’immigrants – souvent issus des ex-colonies françaises – qui sont apparus comme une solution à l’impossible industrialisation du pays. Pierre Bourdieu et Norbert Elias, chacun à leur manière, ont fort bien enquêté sur le point 1. Claude Grignon et Jean-Claude Passeron nous donnent les outils (des clefs qui ouvrent quelques portes et fenêtres) pour mieux regarder les points 2 et 3 et comprendre l’énigmatique « matière noire » de la sociologie historique des cultures françaises.

